Ezko Kikoutchi : « ich bin befreit — je me sens libre »


Ezko Kikoutchi : « ich bin befreit — je me sens libre »


Anja Wernicke , 03.12.2014

La compositrice d’origine japonaise Ezko Kikoutchi a mis en musique le seul texte de Robert Walser écrit en suisse allemand. Dans cet entretien, elle retrace comment elle est venue à la composition et comment son chemin s’est transformé depuis son départ du Japon.


Instruments traditionnels et harmonique pentatonique — c’est en vain qu’on les cherche chez Ezko Kikoutchi. Alors que de nombreux compositeurs et compositrices japonais travaillant en Europe jouent la carte de la tradition sans retenue, la compositrice, établie à Lausanne, demeure fidèle à elle-même. Elle n’a jamais eu de lien particulier avec la tradition japonaise. Récemment, une version scénique de sa mise en musique de la pièce Der Teich (l’Étang) de Walser a été produite à Bienne et Bâle. Ce texte de Walser (le seul qu’il ait écrit en suisse allemand) raconte l’histoire du jeune Fritz, qui feint de se noyer dans un étang afin de voir si sa mère — dont il se sent négligé — le pleurera.


Ezko Kikoutchi, comment avez-vous découvert Robert Walser ? 


Durant mes études avec Xavier Dayer à la Haute école des arts de Berne (HEAB), j’ai suivi un cours de Roman Brotbeck sur l’esthétique qui m’a passionnée. C’est à la suite de ce cours que Roman m’a proposé de lire ce petit texte en prose, Der Teich, de Walser — en français d’abord ; et cela m’a beaucoup plu. Quand j’ai commencé à travailler sur le livret — d’abord seule avec Xavier Dayer, puis avec l’appui de Roman Brotbeck —, j’ai décidé de mélanger le français et le suisse allemand car il y a des mots qui sont intraduisibles. Le mélange des deux langues a énormément enrichi mon livret — et moi-même ! Lorsque je vivais au Japon, j’avais un petit peu honte de mon dialecte en japonais. En famille je parlais le dialecte, mais une fois sortie de la maison, je devais parler autrement. En Suisse allemande, les gens ne se cachent pas, leur langue est même une fierté.


Quel est votre rapport avec le Japon et sa culture ?


Ma famille habite là-bas et j’y retourne occasionnellement, mais j’ai été naturalisée en 2012. Je ne peux évidemment pas effacer mes racines. C’est quelque chose d’important, mais je n’ai pas vraiment cherché le rapport avec la musique traditionnelle par exemple. Quand j’ai eu une « Masterclass » avec Klaus Huber à la HEAB, je lui ai montré une pièce dans laquelle j’utilise un poème de Hilde Domin. Il disait que c’était beau, et il a tout de suite demandé pourquoi je n’utilisais pas la musique traditionnelle de mon pays et ma langue maternelle. Le fait est que je ne suis pas née au cœur de cette tradition. Pour être complètement dedans, il faut y naître ou avoir beaucoup de curiosité. Je m’intéressais toujours à la musique européenne, notamment la musique d’orgue. J’admire la musique traditionnelle, mais ce n’est pas mon chemin pour le moment. Je pense que mon caractère japonais va apparaître dans ma musique d’une manière différente. 


Comment êtes-vous arrivée à jouer de l’orgue ?


Mes parents aimaient la musique, mais ils n’étaient pas musiciens. Quand j’avais quatre ans, j’étais un peu timide, donc ma mère, qui était catholique, m’a mise dans une classe de rythmique. Plus tard, quand ma grand-mère est décédée, j’ai joué de l’orgue à la cérémonie à l’église. La musique sacrée m’a toujours attirée. J’avais tellement envie de jouer sur un orgue, un vrai, que, plus tard, je suis allée à Tokyo où se trouvent des copies d’orgues de style allemand ou français.


Comment avec-vous découvert votre intérêt pour la musique contemporaine ?


Quand je suis venue en Europe, je ne pensais pas du tout devenir compositrice. Je suis venue pour y étudier l’orgue. Il s’est trouvé que ma professeure d’orgue à Lausanne, Kei Koito, était également compositrice. Elle jouait aussi beaucoup de musique contemporaine. C’est une personne qui m’a beaucoup influencée musicalement, et elle m’a donné un solide caractère. Par la suite, c’est elle qui m’a proposé d’écrire de la musique et ce travail m’a plu. La première pièce que j’ai écrite pour moi, pour orgue, a gagné un prix dans le cadre d’un concours en Italie. J’ai alors pensé qu’il fallait aller plus loin. A l’HEMU, William Blank m’a enseigné l’art de l’orchestration. A l’HEAB, finalement, Xavier Dayer m’a montré le chemin pour devenir compositrice. 


Quels compositrices/compositeurs de musique contemporaine vous ont influencée ? 


C’était toujours lié à l’orgue: Maurizio Kagel, Sofia Gubaidulina, John Cage et György Ligeti. Quand j’étais au Japon, ils ne m’intéressaient pas du tout. Je suis venue en Europe pour y étudier surtout la musique baroque. A l’HEMU j’ai dû étudier une grande variété de pièces, aussi contemporaines, le tout très rigoureusement, et le fait d’entrer dans ces œuvres, de comprendre comment elles sont composées, m’a beaucoup plu. 


En tant que femme compositrice, avez-vous senti des différences par rapport à vos collègues masculins ?


Je ne pense pas en particulier aux femmes compositrices. Celles-ci n’ont pas besoin d’aide. Une fois qu’on est compositeur, on est égal. La société japonaise, que je connaissais, est très hiérarchisée, les hommes sont parfois très machos, ils ont plus de pouvoir que les femmes, c’est très clair. Quand je faisais partie de la société japonaise, je pensais souvent que les femmes doivent faire beaucoup plus d’effort que les hommes. Mais maintenant, dans la musique et l’environnement d’ici, je me suis tellement libérée. C’est ça, je dirais, oui : « ich bin befreit ! »


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