La composition jazz: une nouvelle option

La composition jazz: une nouvelle option

27.03.2019

La série en trois parties sur les études de composition dans les Hautes Écoles de musique suisses s’achève avec cet article. Thomas Dobler (Coordinateur de la Filière Bachelor Jazz & Musiques Actuelles) et Mátyás Szandai expliquent le program-me de la composition jazz à l’HEMU Lausanne.

Matthias von Orelli — Mátyás Szandai est étudiant de l’HEMU Lausanne (Master en Interprétation option performer composer) depuis deux ans. Il donne un aperçu personnel de ses études quotidiennes.

Mátyás Szandai quel est votre CV actuel et comment êtes-vous arrivé en Suisse et à Lausanne ?

J’ai étudié la contrebasse classique au Département de l’Académie de Musique Ferenc Liszt de Budapest et auprès de Gergely Járdányi. Puis la composition classique avec Jean-Michel Bardez au Conservatoire Hector Berlioz de Paris, et l’harmonie jazz avec Emil Spanyi au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris. Après avoir vécu presque dix ans à Paris, j’ai décidé de continuer mes études. J’étais content de trouver la formation Master en Interprétation – option performer composer à l’HEMU de Lausanne. C’est exactement ce dont j’avais besoin.

Quelle est l’importance de la composition jazz pour vous, votre développement musical et votre carrière ?

J’ai des expériences plutôt comme interprète. Je pense que la pratique de la composition et l’arrangement m’aident à devenir un meilleur improvisateur aussi. J’ai toujours composé pour mes groupes, mais cela signifie rester dans de petits groupes, et il me manque toujours une formation qui m’aide à réaliser mes idées musicales et les met en pratique en même temps. La section jazz de l’HEMU m’a non seulement donné la possibilité d’apprendre à faire des arrangements pour des orchestres plus grands, mais j’ai également l’occasion de les interpréter, et de les enregistrer (dans le cadre de semaine de projet). Par exemple, cette année on joue une composition et un arrangement de moi dans le cadre de la création Oriental Tales pour le festival Cully Jazz en avril 2019, et en fin d’année je jouerai mes compositions avec mon ensemble pour mon examen-concert au BCV Concert Hall de Lausanne.

Qu’attendez-vous en principe de telles études ?

Mon but personnel est d’être capable d’écrire de la musique pour de grands ensembles, par exemple un orchestre de chambre, un big band ou un orchestre symphonique.

À quoi ressemble exactement l’étude de la composition jazz à Lausanne, en particulier par rapport à d’autres styles de composition ?

J’étudie avec Emil Spànyi qui a une connaissance globale et une vue d’ensemble sur l’histoire de la musique et sa théorie. J’ai des cours toutes les semaines. En début d’année, on établit un plan du travail. L’enregistrement dans le cadre de semaine de projet, et le concert de fin d’année donnent les dates limites et le rythme du travail. La première année, je voulais apprendre les techniques des arrangements pour harmoniser les standards du jazz dans le style d’Ellington ou de Gil Evans. L’année dernière, pour mon examen-concert de fin d’année, j’ai joué mes arrangements avec mon quintet. Cette année, je voudrais me concentrer sur mes compositions personnelles. J’ai quelques compositions que j’ai écrites pour mon quartet et je voudrais les arranger pour un ensemble qui contient une flûte, un hautbois, une clarinette, deux violons, un violoncelle, un vibraphone et une section rythmique. D’abord, on définit les formes, le style, on prend quelques exemples avec la même instrumentation du répertoire jazz ou classique, puis j’essaie de proposer quelques idées personnelles qu’on développe.

Selon moi, l’écriture et la composition jazz sont inimaginables sans les acquis de la musique classique. Pour moi, les différences dans la composition entre la musique classique et le jazz se situent dans l’improvisation, l’accentuation, les rythmes et les formes.

Thomas Dobler — La composition prend une place proéminente au sein de la filière Jazz de la Haute École de Musique de Lausanne (HEMU). En 2016, lors d’une révision des orientations de Master jazz, le Master en Composition a été intégré dans le Master en Interprétation, les liens entre la composition jazz et l’interprétation étant impératifs. Dans la pratique du métier, le compositeur est dans la plupart du temps également interprète de sa musique. En même temps, il est important que l’interprète dispose de compétences d’orchestration, arrangement et composition. Les liens entre l’improvisation, considérée comme l’élément clé du Jazz, et la composition sont évidents et indispensables. Le Master en composition sous son ancienne forme a donc disparu, mais il voit la lumière dans une nouvelle orientation : Le Master en Interprétation – option performer composer.

Cette réforme représente une valorisation conséquente de la composition au sein de l’institution. Elle a réussi à dynamiser la volonté de création, le facteur crucial pour une musique vivante et un jazz en mouvement. Le Master en Interprétation – option performer composer a été immédiatement fort apprécié et bien accueilli par les étudiants. Les inscriptions ont doublé en très peu de temps.

La formation offre à chaque étudiant, en plus des cours d’instrument principal, des cours individuels de composition et divers cours collectifs dans le domaine d’arrangement et orchestration. En plus, ce Master prévoit une forte possibilité d’individualisation du profil. Il existe notamment la branche « spécialisation », un cours individuel à choix qui permet à l’étudiant de mettre l’accent sur un domaine spécifique ou de renforcer une orientation (musique de film et média, musique électronique, composition selon thématique spécifique, orchestration, interprétation, etc.).

La mise en pratique

Le plus important est néanmoins la mise en pratique. Il est inefficace et dommage si les compositions restent des exercices qui terminent dans un tiroir. Il est au contraire primordial que l’étudiant puisse entendre et par conséquent modifier et retravailler son œuvre. Raison pour laquelle l’HEMU Jazz a mis en place un système très développé intégrant de nombreux concerts avec des partenaires externes. Tous les étudiants en « Master en Interprétation – option performer composer » sont obligés d’écrire au moins deux compositions/orchestrations par année pour les projets des ensembles de l’HEMU Jazz.

Ces commandes impliquent des contraintes en termes d’instrumentation et au niveau stylistique, mais surtout des échéances précises. Tous les processus sont soigneusement accompagnés par les professeurs de composition et directeurs artistiques des divers projets. La conception des projets envisage une très grande diversité de style afin de ne pas manœuvrer dans des esthétiques restreintes ou dogmatiques.

L’HEMU estime indispensable de transmettre les valeurs « classiques », voire de la culture générale, notamment une excellente connaissance du passé, une bonne maîtrise des techniques de composition et orchestration qui représentent les véritables outils de travail, avec la conviction que la créativité peut se développer à travers le travail. En sus de ces commandes de composition/orchestration, les étudiants composent pour leurs projets personnels avec lesquels ils se produisent lors des nombreux concerts, notamment dans le cadre d’un récital/concert public dans la salle de concert de l’HEMU en fin de chaque année. En deuxième année de Master, leurs projets sont enregistrés dans le studio de l’HEMU. Le travail de Master intègre ces enregistrements, accompagné par la création d’un site internet comprenant un dossier de presse en plusieurs langues explicitant la démarche artistique.

L’HEMU site du Flon (filières Jazz et musiques actuelles) réalise environ 200 concerts publics annuels, en collaboration avec de nombreuses institutions partenaires telles que la RTS (concerts d’Espace JazzZ), le festival « Cully Jazz », le Montreux Jazz Festival, le festival « Onze Plus » Lausanne, le festival « Périgord Noir » en France, le festival « Nova jazz » Yverdon, Jazzclub Chorus Lausanne, les concerts de Lancy – Cave Marignac, Théâtre de Vidy Lausanne, Label Suisse, Le Bourg Lausanne, Output Festival Zurich, « City Club » Pully, Esprit Sainf Lausanne et les Hautes Ecoles de Musique de Stuttgart, Linz, Graz, Lucerne, Berne, Zurich, Bâle.

Les créations

Une bonne partie de ces concerts intègrent des compositions et orchestrations des étudiants. Mais l’HEMU fait aussi des commandes pour ses créations auprès de ses professeurs ainsi que des intervenants externes (notamment Nik Bärtsch, Michel Godard). Le mélange de compositeurs « professionnels » et « étudiants » est particulièrement intéressant, étant donné que les étudiants peuvent alors observer comment leurs professeurs affrontent le même défi qu’eux. Un bon exemple représente la création « Oriental Tales » pour l’édition du festival Cully Jazz en avril 2019. Une heure de musique, composée par quatre étudiants et un professeur pour un ensemble plus qu’hétérogène : quatre musiciennes classiques, une section rythmique Jazz, un percussionniste oriental et deux musiciens traditionnels du Maroc.