Le directeur du Conservatoire de Neuchâtel avait aussi été galeriste 
René Gerber, compositeur neuchâtelois

René Gerber, compositeur neuchâtelois

Jean-Jacques Perrenoud, 04.12.2018

Il y a 110 ans naissait René Gerber, compositeur, directeur du Conservatoire de Neuchâtel, mais aussi amateur d’art – il avait créé une galerie. A la fin de sa vie, il publie « les exigences de l’art », un livre qui résume 60 ans de réflexions sur le sujet, tantôt sévère, tantôt humoristique, toujours empreint d’une grande rigueur.

René Gerber naît à Travers le 29 juin 1908 et vient en 1919 habiter à Peseux où son père, originaire de l’Emmental, exerce le métier d’ébéniste. Après un baccalauréat scientifique à Neuchâtel, il entre à la Faculté de médecine de Zurich où son oncle dentiste le destine à reprendre sa pratique. Mais sa tête est ailleurs. La fraise dentaire, musique concrète avant l’heure, ne l’émeut guère au contraire de Musik für Orchester de Volkmar Andreae qu’il entend à sa création en 1929 à la Tonhalle de Zurich dont il suit régulièrement les concerts tout en composant déjà (son 1er Concerto pour harpe et orchestre date de 1931). Il choisit définitivement la musique, entre au Conservatoire de Zurich où Volkmar Andreae lui enseigne la composition et Paul Müller le contrepoint et, en seulement 3 ans, obtient son diplôme en 1933.
Attiré davantage par l’esprit français que par le post-romantisme germanique, il part en 1934 à Paris suivre à l’Ecole Normale l’enseignement rigoureux et sévère de Paul Dukas et Nadia Boulanger. Cette dernière exige de recevoir régulièrement de ses élèves, pendant les vacances, un travail d’harmonie qu’elle retourne avec ses corrections.
En même temps, il se forme auprès de Robert Siohan, compositeur, chef de chœur à l’Opéra, professeur au Conservatoire et parfait sa connaissance des instruments à vent avec Pierre Dupont, lieutenant-colonel, chef de la Musique de la Garde Républicaine (lequel a transcrit pour orchestre d’harmonie le Boléro de Ravel, joué en présence de l’auteur). Cette même année il épouse Ruth Matthey-Doret, native de la Brévine (Neuchâtel), jeune pianiste qui, pendant que son époux s’adonne à la science de la composition, suit les cours d’Alfred Cortot et de Marie Panthès. Une profonde amitié lie le couple à cette dernière – célèbre concertiste de l’époque et 1er prix du Conservatoire de Paris à 14 ans – jusqu’à son décès en 1955.

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Marie Panthès en 1941

René Gerber rapporte de façon émouvante sa rencontre avec Maurice Ravel:
« Me trouvant à Paris en 1934, j’allai faire visite à Ravel qui habitait alors chez son frère Edouard à Levallois-Perret. Il me reçut avec un chat dans les bras et m’invita à le suivre dans sa chambre. Son élocution était laborieuse. A un certain moment, il me déclara qu’il n’avait pas encore écrit de vraies œuvres ravéliennes! Ce à quoi je répliquai qu’il n’avait jusqu’ici laissé que des chefs-d’œuvre. Non, non, reprit-il, mais durant mon inactivité, j’ai réuni en moi tous les éléments de mon style, du style qui sera celui de mes œuvres ultérieures. Il ne composa rien depuis lors jusqu’à sa mort survenue le 28 décembre 1937».
De 1940 à 1947, il est professeur de musique au Collège latin de Neuchâtel et, cette dernière année, prend la direction du Conservatoire de Musique de cette ville qu’il assume jusqu’en 1951.
A cette époque, il fonde avec son ami Henri Schenk la Galerie Pro Arte, installée d’abord à Peseux puis, dès 1959, à Bevaix où il réside jusqu’à la fin de sa vie.

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René Gerber dans sa galerie de Bevaix

Outre le plaisir qu’elle lui procure de voir quantité de tableaux et de rencontrer de nombreux peintres parmi lesquels le regretté François Gall (1912-1987), les expositions de la galerie, dont certaines consacrées aux artistes neuchâtelois, lui assurent l’indépendance matérielle qui lui permet de s’adonner à la composition. Car c’est une constante dans la vie de René Gerber: jamais il n’a tiré la moindre sonnette pour obtenir un avantage, une distinction ou une facilité quelconque. Il a été, dans cette attitude et dans son travail de compositeur, grandement aidé par la compréhension et le soutien sans faille de son épouse Ruth, devenue professeur de piano aux nombreux élèves.
Parallèlement à la création musicale, il enseigne la composition et rédige un Traité de contrepoint: «Le contrepoint, bien compris, est la source de toute discipline et de toute libération d’écriture musicale». Le compositeur lausannois Julien-François Zbinden (âgé aujourd’hui de 101 ans!), ami très cher, est son plus ancien élève. La rigueur bienveillante avec laquelle il aborde toute œuvre musicale qui n’est pas de lui encourage et stimule ses élèves en même temps qu’elle le conduit à apprécier nombre de partitions de compositeurs contemporains, dont en particulier celles de son ami disparu avant lui Richard Flury.

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René Gerber et Julien-François Zbinden en 1999


En 1996, il est lauréat du Prix de l’Institut neuchâtelois. En 2003 il publie son «testament artistique» Les Exigences de l’art, aboutissement de 60 ans de réflexion consacrée à l’art.

Son œuvre
La production de René Gerber s’étend sur 70 ans (1931-2001) et s’adresse à tous les genres: musique de chambre sous la forme de quatuors et de sonates pour presque tous les instruments de l’orchestre; concertos pour violon, piano, clarinette, harpe, basson, cor anglais, trompette; musique pour grand orchestre; œuvres vocales dont deux opéras. A sa mort, survenue le 21 novembre 2006, le catalogue de ses œuvres comprend 233 pièces dont beaucoup sont éditées (Pizzicato Verlag Helvetia et Lausanne-Musique Disques VDE-GALLO).
Son écriture, à la fois tonale et modale avec des emprunts à la polytonalité, s’inscrit dans la tradition française si merveilleusement représentée par Debussy, Dukas, Ravel et Poulenc. Les thèmes mélodiques sont courts et le discours, limpide et sans surcharge, accorde à chaque instrument ou groupe d’instruments un rôle spécifique et souvent même de soliste au sein de l’orchestre. Cette caractéristique s’explique sans doute par la perception «monophonique» du compositeur qui n’entendait que d’une oreille (du côté gauche, il n’avait pas d’oreille interne).
L’esthétique de sa musique ressortit à deux manières. La première obéit à une impulsion intérieure: des thèmes surgissent puis sont développés et mis en forme: c’est un concerto, une sonate ou un quatuor. La seconde part d’une source extramusicale: un paysage, un événement, un personnage conditionnent la composition, lui donnant un aspect particulier et un titre: par exemple le Moulin de la Galette, l’Ecole de Fontainebleau, les Heures de France. Car, comme ces titres le suggèrent, il aime la France, sa culture, son terroir. Un pèlerinage dans une Ruelle de Saint-Sorlin (Ain) qu’il connaît depuis sa jeunesse (son oncle était imprimeur à Lagnieu) et le nom est donné à une pièce pour piano. Il est considéré comme « le plus français des compositeurs suisses».
Créée en 1990 par le compositeur et son épouse, la Fondation René Gerber, grâce au dévouement et à la compétence de Claude Delley, directeur artistique, et d’Olivier Buttex, directeur de la maison de disques VDE-GALLO, a produit à ce jour 21 CD en même temps qu’elle organise ou soutient de nombreux concerts en Suisse et à l’étranger.
Professionnel de la musique, mais passionné par tous les arts dont il possède une connaissance encyclopédique, René Gerber s’essaie, en amateur dit-il, à la peinture figurative sous le pseudonyme de Martel et, féru de prosodie, rédige 150 Sonnets sous celui de René Bourgogne.

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Martel: nature morte

Pendant plus de 30 ans, une amitié féconde nous lie à lui, ma femme et moi, cultivée au travers de voyages et de nombreuses soirées aux discussions animées. Le personnage est plein d’humour et son esprit vif ne perd pas une occasion de se manifester. Ainsi, lors d’un après-concert de ses œuvres, commentant la réception par sa femme d’un grand bouquet de fleurs: « Que voilà une gerbe sans en avoir l’r (l’air)!». Pamphlétaire rompu à la pratique du quatrain, il raille certains ego ou fustige l’indigence de l’art minimaliste:

Détresse en paradis
Frères en religion, priez et gémissez!
car le Très-Haut malgré sa sagesse infinie
est pour l’heure frappé de mégalomanie:
il ne se prend rien moins que pour Pierre Boulez! 

Avant-gardiste
Je n’ai jamais suivi aucune Ecole d’Art,
ignore le Greco, Shakespeare et Mozart...
mais voyez mon génie alors que ma main place
un point noir au milieu d’une blanche surface!

Les Exigences de l’art
Le titre que donne René Gerber à son livre résume à lui seul sa conception de l’art. Certains fondamentaux de l’ouvrage sont rapportés ci-après.
L’art est « indéfinissable dans son essence, sa source affective et imaginative». Mais il est en même temps «définissable dans sa réalisation». Dès lors, une œuvre aboutie demande à son créateur, outre son inspiration, un métier, une technique et un sens critique comparables à ceux qu’exige la science et elle est donc objectivement analysable.
L’imagination créatrice, toutes disciplines confondues, aussi féconde soit-elle, n’autorise ni la liberté totale ni la gratuité: «L’art n’est soumis à aucune règle, l’œuvre d’art est soumise à une quantité de règles». Une œuvre ne devient un chef-d’œuvre que si elle satisfait à quatre conditions: le style, la forme, l’individualité et la densité. La forme, par exemple, garantissant l’unité de l’œuvre, il s’ensuit que la musique aléatoire ou informelle ne saurait prétendre au titre d’œuvre.
Le monde de l’art voit évoluer deux sortes de protagonistes: les créateurs, géniaux ou médiocres, et les critiques qui eux créent rarement, démolissent ou encensent selon leur compétence et leur sincérité. Or bien souvent, un mot d’un grand maître vaut plus par sa pertinence que la prose des critiques. C’est Léonard de Vinci: « L’art vit de contrainte et meurt de liberté» ou encore Claude Debussy: « Combien une œuvre doit être un chef-d’œuvre pour supporter tant d’interprétations».
Une confusion largement répandue est dénoncée: la peinture non figurative, c’est ainsi qu’il convient de l’appeler, ne saurait être abstraite car l’abstraction, faculté suprême de l’artiste, ne peut s’exercer que sur un sujet figuratif.
Les nombreux mouvements en « isme» du 20e siècle (fauvisme, cubisme, futurisme, simultanisme, suprématisme, dadaïsme, surréalisme, purisme, constructivisme…) ne cherchent qu’à rendre l’art tributaire de doctrines souvent réductrices tandis que sont gratuites les associations telles qu’une «peinture pleine de musicalité» ou une «symphonie colorée».
Que penser de la «guerre de religion» qui oppose les compositeurs de musique tonale, attachés au principe de la tonique et de la dominante, aux tenants de la musique atonale, dodécaphonique, électroacoustique ou concrète dont certains vont jusqu’à balayer l’héritage traditionnel? Les deux univers sont-ils inconciliables? René Gerber répond de façon originale en distinguant deux arts sonores. Le premier représente tout simplement la musique, art tonal et donc naturel, «astreinte à une discipline, soumise à une syntaxe» et qui trouve en elle-même sa forme. Le second, atonal, sans recours obligé aux instruments classiques, n’est tributaire d’aucune grammaire. « Informel par essence, il n’est viable qu’associé à un autre art qui lui assurera sa forme et son sens», par exemple le cinéma. «La grande méprise des adeptes du deuxième art est de se croire les continuateurs de la musique, dont à leur sens, ils assureraient la progression».
Par une analyse détaillée et systématique du phénomène artistique, tantôt sévère, tantôt humoristique, toujours empreinte d’une grande rigueur, l’auteur démontre qu’on peut être à la fois créateur et critique.

Jean-Jacques Perrenoud
… est Président de la Fondation René Gerber et ancien professeur à la Faculté de médecine de Genève.

Pour en savoir davantage
CD, catalogue des œuvres, partitions, ouvrages de René Gerber:
Claude Delley, directeur artistique de la fondation, chemin du Loclat 8, 2013 Colombier: cl.mt.delley@gmail.com

Site VDE-GALLO pour la discographie:
> vdegallo.com/fr/vde_composers/rene-gerber/

Site web Julien-François Zbinden:
> www.jfzbinden.ch/
 

 


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