Nous défendons un art vivant

Interview : Laurent Mettraux, 08.11.2013

Elu à la présidence de l’ASM lors de l’Assemblée Générale du 7 septembre 2013 à Berne, William Blank répond à nos questions.

Après avoir été professeur de percussion à Genève et premier percussionniste à l’OSR, William Blank est nommé à l’HEMU de Lausanne en 2001 en tant que professeur de composition, d’orchestration, d’analyse et de musique de chambre contemporaine. Il y dirige également l’Ensemble Contemporain. Directeur musical et artistique du Namascae Lemanic Modern Ensemble, il a également dirigé divers ensembles de musique contemporaine. Comme compositeur, il a écrit une quarantaine d’œuvres qui ont été créées avec succès, en particulier par des chefs d’orchestre tels qu’Armin Jordan, Antony Wit, Fabio Luisi, Pinchas Steinberg, Dennis Russell Davies, Pascal Rophé ou Heinz Holliger.

Durant tes six années passées au comité, quelle évolution as-tu perçue au sein de l’ASM ?

William Blank : Toute institution évolue en fonction des gens qui l'animent, car c'est eux qui la font et non le contraire. Notre président sortant Matthias Arter, avec sa personnalité brillante et forte, fut l'artisan de quelques mutations indispensables - ce qui est remarquable si on considère le travail colossal que la fonction suppose, et l'équipe qui le réalise : un comité et un président bénévoles ainsi qu’une petite administration de trois collaborateurs engagés à temps (très) partiel. Si je fais le bilan des six dernières années, et pour me limiter à un seul exemple, il me semble que nous sommes parvenus à (re)placer l'ASM sur le devant de la scène musicale suisse, notamment avec la refonte complète des Tonkünstlerfest qui s'organisent désormais en partenariat avec les divers festivals de notre pays comme Lucerne et Genève. Les deux prochains événements qui auront lieu respectivement aux Jardins Musicaux de Cernier en 2014 puis à Bâle en 2015, confirment cette orientation. Pour la partie francophone, on remarquera que l'abandon définitif de l'ancienne appellation Fête des Musiciens Suisses au profit de Journées de la création musicale suisse, correspond mieux à la nature de ce que nous faisons. Bien entendu c'est la partie visible de l'iceberg, mais comme nous sommes dans une époque où la qualité de la communication est essentielle, on peut dire que cet aspect a beaucoup apporté à notre association en terme de visibilité. Les dernières années ont aussi vu la série discographique Grammont se déployer, là aussi avec une nouvelle image, moins "sévère" que jadis. Enfin, je remarque que je vais entamer une présidence avec un comité presque totalement renouvelé et d'une moyenne d'âge qui a drastiquement baissé, puisque j’en suis maintenant le vétéran!

Sur quels thèmes ou axes principaux comptes-tu travailler durant ta présidence ?

Il y en a beaucoup, car ce n'est ni le travail ni les chantiers qui manquent. L'une de mes préoccupations majeures concerne internet, et notamment la base de donnée pour la musique suisse Musinfo. C'est un domaine qu'il faut investir beaucoup plus. Disons que cela a déjà le mérite d'exister et que l'accès à un nombre appréciable d'informations sur les compositeurs et leurs œuvres, les interprètes ou les ensembles de musique contemporaine est relativement aisé, et en trois langues. Mais les informations sont très vite obsolètes dans le domaine artistique, et la question de la mise à jour d'une part, et du moteur de recherche d'autre part, est cruciale. En l'espèce, le modèle de référence pour moi est celui la banque de données BRAHMS rattachée à l'IRCAM. Nous devons absolument, et dans les trois années qui viennent, trouver les fonds nécessaires pour actualiser et moderniser Musinfo et en faire un outil d'avenir, performant et ludique. La musique suisse est l'une des plus riche d'Europe, elle mérite donc une vitrine d'envergure.

Dans un tout autre registre, le recrutement de nouveaux membres fait aussi partie de mes priorités, car les jeunes n'ont plus (ou si peu) l'esprit associatif, et je sens que notre modèle est maintenant dépassé. Comment intégrer les réseaux sociaux en maintenant une exigence de qualité et surtout comment renouveler le « collectif » ASM ? Ce sera l'objet d'une réflexion approfondie car il en va de la pérennité de notre association. Quelques actions ont d'ailleurs été récemment entreprises, comme le remaniement de notre site web ou la distribution de flyers incitatifs aux étudiants des Hautes Ecoles, mais ce n'est qu'un début. Troisième sujet, et non des moindres, la maîtrise de coûts de la revue Dissonance et le renforcement de son comité de soutien. Enfin, je vais réfléchir au maintien (ou non) de telle ou telle activité, parfois « historique », tenter d'élaborer des stratégies pour permettre l'augmentation de notre aide à la production de concerts où figurent les œuvres de nos compositeurs ou encore, dans un autre registre, aller dans le sens d'une collaboration avec l'Office Fédéral de la Culture (OFC) qui décernera dès l'an prochain un nouveau Prix de Musique. Mais il y a encore bien des sujets qui complètent le menu de ces prochaines années, et donc cette courte énumération n'est pas exhaustive, loin de là.

Comment évalues-tu la situation de la musique en général, et de la musique contemporaine en particulier ?

Les deux situations sont intimement liées, pour de nombreuses raisons, mais c'est évidemment un sujet beaucoup trop étendu pour l'aborder en profondeur dans le cadre de cette interview. Disons, pour simplifier, qu'en occident, la musique classique est en constante perte de vitesse et qu'elle est un peu le baromètre de la musique contemporaine : sans avoir la possibilité d'utiliser les infrastructures des institutions de musique classique (salles, matériel, équipement techniques, instrumentarium) nous serions bien démunis en matière de production de musique contemporaine. Je pense donc que nous avons du souci à nous faire, et je donne un exemple : le dommage « collatéral » du problème rencontré par Le Centre Musical de la Radio Néerlandaise (qui gère trois orchestres symphoniques et un chœur et qui est sérieusement menacé de fermeture pure et simple par le gouvernement), c'est la suppression définitive de la subvention du Niew Ensemble, un ensemble de musique contemporaine parmi les plus fameux d'Europe depuis presque trente ans, et qui se retrouve maintenant sans lieu de répétition. Ceci bien entendu pour une question de coût et de rentabilité. Nous y voilà.

La musique que nous défendons au sein de l'ASM (la musique écrite d'aujourd'hui et la musique improvisée) est un art vivant, résolument tourné vers la création. Chaque œuvre nouvelle comporte un risque alors que sa réalisation exige des moyens étendus et des compétences professionnelles de pointe. Dans le cas de la musique d'ensemble, d'orchestre ou d'opéra, les infrastructures nécessaires à la mise en œuvre de ces exécutions sont extrêmement onéreuses et, au fond, disproportionnées par rapport au public qu'elles touchent. Les concerts ne « rapportent » donc rien, ou très peu, en terme d'argent. Or, comme l'unique curseur de référence aujourd'hui est celui qui marque la valeur pécuniaire d'une chose et qui décide de son prix (et de la valeur artistique qui est en relation supposée avec ce prix), nous sommes dans une impasse. Dans notre vieille Europe, pourtant garante de la tradition classique, des orchestres sont supprimés – une tendance qui semble irréversible – et cela, nous l'avons vu, n'épargne pas les ensembles contemporains. Bien entendu, la Suisse est pour l'instant épargnée, mais nous sommes globalement dans une situation fragile et éminemment politique, car si les budgets qui sont alloués à notre musique (jugée élitiste par certains) venaient à être coupés, alors ce serait le risque évident de voir se détériorer les conditions nécessaires au métier de musicien, alors que d'un autre côté nos Hautes Ecoles de Musique font le plein… Paradoxe d'une société qui forme à l'excellence d'un côté et se défausse de l'autre.

Pour anticiper sur ce scénario catastrophe, beaucoup de responsables tentent donc « d'assouplir » la programmation en terme de musique nouvelle (mais pas seulement) en proposant maintenant des œuvres d'un accès plus simple, susceptibles d'attirer et de divertir un nouveau public, si possible plus jeune. Cette solution à court terme fait courir le risque, me semble-t-il, d'un affaiblissement durable de la vitalité de notre patrimoine musical, car elle écarte de fait (et le phénomène ira en s'amplifiant) des œuvres qui savent pourtant encore émouvoir et toucher, mais qui témoignent avant tout d'une certaine dimension de l'esprit – une qualité que les musiques de divertissement qui les remplacent n'offrent généralement pas. Mais c'est aussi peu prendre en compte la place qu'occupe une frange importante du public (celle des plus de soixante ans) souvent cultivée, et dont la vie s'allonge autant que son appétit grandit pour une culture qui ne soit pas seulement le reflet superficiel de celle qui fait du jeunisme une vertu. C'est d'ailleurs souvent le public le plus amateur de musique contemporaine. En revanche, nous devons absolument apprendre à communiquer mieux sur la valeur de ce que nous faisons car c'est la publicité qui est devenue le principal investissement, et sans doute le plus productif à terme. N'ayons donc pas honte de nos compétences, mettons-les en évidence puisqu'elles sont notre force, mais n'allons pas vers un nivellement qui se ferait inévitablement par le bas.

Dans ce contexte, quel est et quel devra être le rôle de l’ASM ?

Le (petit) rôle que l'ASM est en mesure de jouer dans le contexte actuel ne changera pas avec ma présidence, mais certains aspects devront être réorientés : nous tenterons de nous impliquer davantage dans le domaine général de la politique culturelle, nous solliciterons de nouvelles sources de financement, nous chercherons de nouveaux partenaires et nous essayerons d'étendre notre visibilité par une communication repensée en terme d'attractivité. Il faudra en effet se donner les moyens de convaincre quant à l'utilité de soutenir ce qui n'est pas méthodiquement soumis à une logique de marché et qui n'entre donc pas dans ce ratio. En cas de succès, la priorité sera donnée à l'augmentation des sommes allouées à la création et à l'exécution de la musique nouvelle suisse, et ceci même si les sirènes de la rentabilité retentissent aux oreilles de ceux qui tiennent les cordons de la bourse, car notre mission reste avant tout – et ce malgré le réajustement budgétaire de l'OFC à notre égard qui se traduit par une perte sèche de plus de cent mille francs par an – celle de défendre, coûte que coûte (c'est le cas de le dire!) la musique nouvelle.

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