Le bilan artistique des Journées de la Création Musicale Suisse 2014 est réjouissant. 

Œuvres diverses et passionnantes

William Blank , 03.10.2014

Le bilan artistique des Journées de la Création Musicale Suisse 2014 est réjouissant.

Le dimanche 24 août, le Namascae Lemanic Modern Ensemble ouvrait les feux de cette collaboration avec les Jardins Musicaux dans le beau temple de Dombresson. Une seule œuvre au programme, Der Teich, monodrame pour voix et ensemble sur une nouvelle de Robert Walser de la jeune compositrice Ezko Kikoutchi. D'emblée le public est saisi par son langage musical fortement expressif et par la dramaturgie rigoureusement construite de sa partition. Les musiciens de l'ensemble dominent à l'unisson les moindres aspects de l'ouvrage et permettent ainsi à la mezzo soprano Laure-Anne Payot de donner toute la mesure de son talent au travers des rôles multiples que la narratrice doit endosser : tour à tour candide, effrayée, déterminée ou résignée, elle porte l'histoire avec une assurance absolue, jusqu'à l'ultime syllabe.

Le mardi 26 août, c'était au Nouvel Ensemble Contemporain et à son chef Pierre-Alain Monot de présenter la première des six créations mondiales de cette édition. Katharina Rosenberger, compositrice suisse enseignant à San Diego, présentait Shift, une œuvre d'un seul tenant qui joue avec les notions d'espace, notamment en donnant une place privilégiée à deux trombones (excellents) qui progressivement, par étapes, se déplacent de l'arrière vers l'avant de la scène. Une musique faite principalement de textures (parfois inédites) de brefs jaillissements et d'oppositions entre le collectif et le singulier, mais qui évolue au gré d'une forme surprenante qui ne se laisse jamais enfermer dans un principe de développement linéaire mais surprend ici ou là par un éclairage particulier ou par une perspective soudainement dévoilée, des éléments qui jalonnent notre écoute de mille détails inattendus. Le programme était complété par deux œuvres de Georg Friedrich Haas, magnifiquement restituées par l'ensemble et le travail très approfondi du chef, une musique qui mène parfois aux confins du silence, à peine traversée par les impalpables sonorités de l'accordéon d'une Fanny Vicens souveraine, au diapason parfait de la musique si délicate du compositeur allemand.

Le vendredi 29 août, Alexandre Babel et Mio Chareteau présentaient Ege of, prix du concours 2014 de l'ASM, une œuvre pour quatre performers munis de blocs de polystyrène, mis en action sur quatre tables enduites de magnésie et éclairées (ou non) au néon. Ici tout est pulsation, respiration, ondulation, oscillation, mouvement. Le jeu des corps et des lumières prolonge celui des sons dans une narration très étale (presque quarante minutes) sans qu'une forme parvienne réellement à se percevoir de manière évidente : il y a comme une obsession dans cette écriture, qui consiste à éviter la récurrence d'événements sonores et visuels, en déjouant systématiquement toute forme d'associations (imitations rythmiques ou synchronisations répétitives par exemple) qui pourraient alors se concrétiser, dans le ressenti du spectateur-auditeur, comme une structure identifiable. L'absence de points de repère dans la durée, d'architecture structurée de manière explicite donne alors l'impression d'une improvisation contrôlée, explorant peut-être l'idée que tout est rythme, à l'infini… Une œuvre qui contredirait presque celle présentée en première partie, Arbeitverbessungsvorschlag (sic) un duo d'une poésie, d'une sobriété, d'une concision et d'une virtuosité éclatante, à la manière de la Musique de Table de Thierry de May, mais avec des « gestes » bien différents et très originaux.

Le samedi 30 août, le Konus Quartett présentait en création The Growl de Victor Cordero, compositeur espagnol et neuchâtelois d'adoption. Les quatre saxophonistes se lancent dans l'œuvre avec une belle énergie, même si par endroits une accentuation plus incisive aurait été nécessaire pour articuler avec davantage de contraste les fragments réunis ici par le compositeur. Car l'œuvre est très segmentée (quoique très narrative aussi) et dessinée à petits traits au travers d'une richesse motivique presque pléthorique : de courts épisodes en solo ou en duo se mêlent à une multitude de petites séquences d'ensemble, parfois très rythmiques, évidentes et continues, parfois plus sibyllines et entrecoupées de silence ; ces éléments forment alors au fur et à mesure une sorte de mosaïque dans laquelle les plans d'ensemble doivent être différenciés à l'extrême pour permettre de saisir la totalité expressive de l'œuvre, ce qu'une seconde écoute aurait sans doute permis. Pas de fragmentation dans les Evocations Chorales du jeune Antoine Fachard données en ouverture de programme, mais une ligne, tendue du début à la fin, explorant au passage toute la gamme des possibles au plan du timbre, et mettant parfois les quatre instrumentistes dans des situations d'équilibre extrême, mais de manière toujours justifiée par l'harmonie sous-jacente. La construction formelle est implacable, la recherche sonore est menée jusque dans les moindres détails vers une sonorité d'ensemble très homogène et qui témoigne déjà d'une belle originalité. Les membres du Konus Quartett ont rendu avec beaucoup d'intelligence et de sensibilité cette écriture exigeante.

Le même jour à 19h00, c'est au jeune quatuor à cordes Asasello et à l'accordéoniste Stéphane Chapuis (très inspiré) de présenter la création de Felix Baumann, An Vorbei entourée des références que constituent Tempus Fugit de Nicolas Bolens et les Zeitfragmente de Michael Jarrell pour quatuor à cordes. La nouvelle pièce de Baumann révèle un langage très original, qui vise à l'essentiel, sans fioritures inutiles et sans effets gratuits. Tout ici est pensé en terme de structure, de parcours formel laissant s'établir, au fil du temps, une poésie discrète, portée par les sons ténus de l'accordéon et les auras subtiles des cordes – ce qui n'interdit pas des épisodes plus vigoureux, qui combinent rythmique savante et gestes expressifs, incisifs et fugaces. La forme est développée dans un sens unitaire où l'alternance des sections de longueurs variables laisse de l'espace entre les sons, permettant, là aussi, l'apparition fugitive d'une harmonie claire, presque pure, mais sans donner toutefois à l'espace vertical une prédominance exagérée : tout ici se jouant dans la mesure et l'économie de moyens, l'intimité du discours est alors ressentie comme puissant vecteur de sens.

Le matin du dimanche 31 août, la Grange aux concerts était pleine pour la Missa Nova de Lukas Langlotz, une œuvre ambitieuse pour douze voix et petit ensemble, de plus d'une heure quinze. Le Vokalensemble de Zurich était dirigé par Peter Siegwart de manière engagée voire passionnée. L'extraordinaire travail de préparation du chef laissait entendre chaque détail de la partition, avec un soin particulier apporté aux équilibres subtils ménagés entre les tessitures des chanteurs (remarquables) et les registres parfois extrêmes des instrumentistes (tout aussi remarquables). Chaque inflexion, chaque solo, fut restitué avec une caractérisation exemplaire, un à propos stylistique aussi, qui permit d'accéder sans peine aux multiples références du langage de Langlotz. Un engagement fervent qui déclencha une véritable ovation.

Enfin, le dimanche après-midi voyait le Collegium Novum Zürich investir la scène de part en part pour un programme ambitieux qui faisait la part belle aux créations. Celle de Ricardo Eizirik tout d'abord, qui, avec Trial and Error propose une musique séduisante, mécanique et caustique à la fois, non exempte de traits d'humour. Si les nombreux effets, très récurrents, peinent à relancer véritablement le discours vers une narration captivante, la brièveté de la pièce et surtout l'efficacité de l'instrumentation sont des antidotes redoutablement efficaces à la lassitude qui pourrait pointer au bout de quelques minutes déjà. Rien de tel avec A la Nuit pour ensemble de Blaise Ubaldini. Ici, c'est la profondeur du propos qui domine, une quête du son et du sens qui mène à une démarche compositionnelle d'une grande droiture, d'une grande authenticité aussi. L'orchestration est par endroits somptueuse, rendue magnifiquement par un Collegium Novum très engagé et la direction efficace et attentive de Jonathan Stockhammer. L'ensemble sonne et résonne de multiples manières, les oppositions entre les formations, du solo au grand ensemble, forment un discours d'une grande cohérence tout en arpentant un territoire sonore assez vaste qui abrite les techniques instrumentales nouvelles, toujours employées de manière juste et convaincante, jusque dans cet incroyable solo de flûte basse – une véritable voix – qui, dans les dernières mesures, semble avoir tout dit déjà, mais ne parvient pas à laisser la parole au silence, et éprouve le besoin de dire encore et encore, de manière poignante, ce trajet sans retour vers la nuit…
 

Image
L'accordéoniste Stéphane Chapuis et le Quatuor Asasello créent An Vorbei de Felix Baumann.

Sommaire Basis

Contenu ASM

Association Suisse des Musiciens

Adresse
11 bis, Avenue du Grammont, 1007 Lausanne

www.asm-stv.ch

info@asm-stv.ch

Tel. 021 614 32 90 (Lu–Ve 9.00–12.00)
Fax 021 614 32 99

Présidente
Käthi Gohl Moser
katharina.gohlmoser@fhnw.ch

Directeur
Johannes Knapp
johannes.knapp@asm-stv.ch

Rédaction
Rédacteur responsable
Laurent Mettraux
laurent.mettraux@bluewin.ch

Collaboration
Thomas Meyer
thomas.meyer16@gmail.com