Esprit critique : Caroline Boissier-Butini

01.11.2021

La première biographie consacrée à une compositrice suisse vient de paraître : Caroline Boissier-Butini (1786-1836), compositrice et pianiste genevoise. Entretien avec l’auteure, la musicologue Irène Minder-Jeanneret

Interview par Solène Perriard — Le 25 août 2021, dans le cadre du festival Murten Classics, Irène Minder-Jeanneret présentait au public la première biographie consacrée à Caroline Boissier-Butini. Le soir, au concert, a eu lieu la première interprétation moderne du concerto pour piano et cordes no 4 de cette compositrice genevoise du XIXe siècle.

Pourquoi une des meilleures pianistes et compositrices suisses a-t-elle pu tomber dans l’oubli pendant près de 200 ans ?

Irène Minder-Jeanneret : La Suisse a un problème général à reconnaître les œuvres composées sur son territoire. Le facteur « femme » n’aide pas…

La reconnaissance musicale des œuvres de Caroline Boissier-Butini est récente dans l’historiographie, comment avez-vous découvert l’existence de cette compositrice ?

L’historienne genevoise Geneviève Billeter m’a signalé l’existence des partitions à la Bibliothèque de Genève en 2004. Une sensation : Caroline Boissier-Butini est la première personne connue en Suisse, à avoir écrit six concertos pour piano.

Dans le « Dictionnaire historique de la Suisse », seulement quatre pour cent des articles sont dédiés à des femmes. Caroline Boissier-Butini n’en fait pas partie, pas plus que d’autres femmes artistes ou scientifiques. Pourquoi ?

Au XIXe siècle, les femmes se voient attribuer des rôles en coulisses. Par conséquent, l’historiographie de l’époque ne relaie pas l’action de celles qui ont osé se montrer sous les feux de la rampe. Par chance, les historiennes féministes sortent ces femmes des oubliettes !

Considérer la musique comme une profession était inconcevable pour Caroline Boissier-Butini de par son rang. Dans quelle mesure sa pratique musicale parvient-elle à la projeter dans la sphère publique ?

Au début du XIXe siècle, « public » désigne un espace non contrôlé et non protégé par la collectivité. On comprend pourquoi la musicienne n’a jamais accepté de jouer « publiquement », c’est-à-dire dans un lieu accessible uniquement au moyen du paiement d’un droit d’entrée. Ce qui n’empêche pas sa réputation de circuler loin, dans une dynamique qui transcende les frontières géographiques, mais non sociétales.

Caroline Boissier était également une ethnomusicologue et une pédagogue musicale exigeante. Quelle méthode utilisait-elle pour enseigner ou composer ?

Dans les deux cas, on distingue une approche scientifique : elle transcrit des airs chantés dans les campagnes suisses pour les intégrer à sa musique. D’autre part, elle s’intéresse de très près à la pédagogie, par exemple lorsqu’elle assiste à des démonstrations d’enseignements à Paris et à des méthodes soutenues par des appareils mécaniques à Londres en 1818. Esprit critique, elle distingue ce qui lui semble prometteur, sans suivre aveuglément une méthode unique.

Dans votre biographie, vous intégrez également des entretiens fictifs avec Caroline Boissier-Butini. Comment vous est venue cette idée ?

Pendant l’écriture du livre, j’ai eu la chance de bénéficier des retours et conseils des membres du comité de l’Association Caroline Boissier-Butini. L’idée des dialogues est venue à Christian Schmitz quand j’ai évoqué la qualité des écrits personnels de la compositrice. Les entretiens fictifs permettent de citer sans alourdir.

Vous mentionnez dans votre biographie que « le quai Ernest-Ansermet à Genève a temporairement été rebaptisé à son nom lors de la grève des femmes du 14 juin 2019 », pensez-vous que des actions comme celles-ci participent à donner plus de visibilité à des femmes longtemps relayées à une place mineure de l’Histoire ?

Personnellement, je suis opposée au culte des personnalités. Toutefois, évoquer des personnes qui ont peuplé une ville permet de rendre le passé plus vivant. Pourquoi exclure les femmes ?

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