Pour un vrai statut de musicien·ne, maintenant

Pour un vrai statut de musicien·ne, maintenant

Julie Henoch, 02.11.2020

Un billet d'humeur de Julie Henoch

 
On ne sait pas trop par où commencer, lorsqu’il s’agit de parler des effets de la crise du Coronavirus sur la scène musicale suisse. Les musicien·nes furent les premier·ères à être touché·es de plein fouet, et seront probablement les dernier·ères à pouvoir reprendre une vie normale. On les a vu se plier sans rechigner, résister à grands coups de livestream, se questionner sur la pertinence de palier à cette invisibilité forcée, et puis ne plus dire grand-chose. Depuis mars 2020, c’est toute une économie – pour beaucoup de bouts de ficelle – qui s’effondre, et nous laisse un peu les bras ballants, après un été éprouvant, alors que l’épidémie remonte en flèche et que les grands festivals musicaux parlent dorénavant de l’impossibilité d’envisager concrètement leurs éditions 2021. Il y a de quoi en tirer mille constats. Or, en Suisse, tous les musicien·nes ne sont pas à la même enseigne, et les conditions de travail diffèrent immensément entre les genres musicaux. La situation des musiques actuelles n’est pas la même que celle du milieu classique, mieux institutionnalisé, et dont la situation, regrettable mais qui ressemble à celle de nombreux autres employé·es prétérité·es par la crise (chômage partiel, quarantaine, RHT, et tout le toutim), à la différence près, il est vrai, que les possibilités d’exercer leur travail sont plus restreintes.

Question de professionnalisation
A vrai dire, mis à part quelques très rares exceptions, et bien que les places soient chères, la professionnalisation reconnue et tout ce qui va avec en termes de conditions de travail ne concerne que le monde orchestral. Le reste des musicien·nes suisses, même celles et ceux se produisant sur de grandes scènes internationales, jonglent entre carrière, chômage, et petits boulots alimentaires. L’époque des gros producteurs à cigare est révolue, l’industrie est en pleine mutation numérique, et travailler dans la musique, que ce soit sur ou autour de la scène, est un vrai parcours du combattant.

Au printemps passé, certain·es pensaient - et c’est mon cas - que les annulations en cascade allaient faire réagir nos décideur·euses, et leur faire prendre la mesure tant de l’importance des événements musicaux pour l’économie helvétique que de l’extrême fragilité de ses acteur·trices : les musicien·nes bien sûr, mais aussi toutes celles et ceux qui les entourent de près, des labels aux tourneur·euses, programmateur·trices, technicien·nes etc. Après de nombreux aléas administratifs abracadabran, elles et ils sont majoritaires à n’avoir reçu qu’une centaine de francs de compensation, puisque ces montants étaient calculés sur les déclarations AVS précédentes, ou les preuves écrites d’événements annulés. La culture, et surtout la musique, a son fonctionnement propre que personne, hors ses acteur·trices principaux·ales, ne comprend très bien. C’est un monde à part, et sa réalité sort tout simplement encore du cadre. Certes, villes et cantons se sont dépêchés de créer des fonds à la création et des soutiens spécifiques. Le Grand Prix de Musique Suisse, avec ses bourses généreuses, a sauvé la mise à une quinzaine de musicien·nes. Mais cela m’apparaît, désolée du peu, comme de précieux pansements sur une jambe de bois.

Une situation inextricable
Disons le tout de go : dans les musiques actuelles, la majorité des musicien·nes suisses qui se consacrent à plein temps à la musique sont dans une grande précarité. Les cachets dans une salle ou un festival ne dépassent que très rarement 150 CHF par personne. Entre les heures de composition, de répétition, le soundcheck, le temps du concert, le déplacement, il n’est pas exagéré de dire qu’un·e musicien·ne gagne en moyenne moins de 10 CHF de l’heure, et encore. La musique ne se fait pas toute seule. On n’ose à peine évoquer les vacances payées ou autres cotisations de prévoyance tant tout cela est hors focus quand on est dans la survie. « C’est un choix de vie » répondent certain·nes. Vraiment ? La culture et le vivre ensemble qu’elle implique seraient d’une nécessité négligeable au sein d’une communauté ? Rappelons-nous ces mots censés de Churchill, refusant de couper dans le budget de la culture pour soutenir l’effort de guerre : « Si ce n’est pas pour la culture, pourquoi nous battons-nous ? »
La Suisse est un pays riche, où le salaire médian avoisine les 6'000 CHF par mois. La situation de ses musicien·nes y est aussi incompréhensible qu’inexcusable, héritage d’une mentalité, dont les politiques en place sont le reflet, qui ne la considère pas à sa juste valeur. La musique est l’un des rares universaux de l’humanité, celles et ceux qui la font avancer doivent pouvoir survivre dignement.

De la difficulté à se fédérer
Nombreuses ont été les tentatives de fédération des musicien·nes suisses, chose difficile dans un pays cloisonné par plusieurs barrières linguistiques et par des expressions aux genre très diversifiés, et des gens souvent trop occupés à joindre les deux bouts. Depuis 2013 seulement, il est obligatoire de déclarer tout cachet dès le premier franc, preuve qu’on commence gentiment à s’inquiéter pour leurs retraites. Il existe aussi une grande zone grise, forcée, qui les contraint à fonctionner hors cadre légal, ou à manier les contraintes administratives en place au petit bonheur la chance en espérant ne jamais être épinglé·es.
Plusieurs groupes ou syndicats ont planché sur le réel casse-tête des conditions minimum, des exigences oscillant entre 400 CHF et 800 CHF par musicien·ne par concert (soit environ de 30 CHF à 55 CHF de l’heure en tant qu’indépendant·e, ce qui n’est pas Bysance). Mais celles-ci ont fait chou blanc, car elles sont impossibles à respecter pour la grande majorité des lieux de concert car, eux aussi, souvent fragiles, font fonctionner leur salle ou festival à l’année à grand renfort de bénévolat, stagiaires sous-payés et contrats partiels, au gré des subventions et sponsors risquant toujours d’être remis en cause. Les musicien·nes suisses acceptent donc de renoncer à ces barèmes afin de pouvoir continuer à jouer. L’année 2020 nous l’a montré, même les plus grosses structures paniquent quant aux conséquences de cette crise. Imaginez les petites ? La situation semble inextricable. C’est tout le secteur culturel qui doit être renforcé. La (seule) solution ? Créer un statut à part entière pour les acteur·trices culturel·les et musicien·nes au niveau fédéral, qui prenne en compte leur impossibilité de fonctionner avec notre système actuel.

SONART - Association Suisse de Musique

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Julie Henoch

 ... est active depuis une vingtaine d’années
dans le milieu culturel romand. Elle est aujourd’hui
programmatrice musicale du Cinéma
CityClub Pully, écrit dans la presse et
réalise des reportages radio pour la RTS.