L’orgue de la Kunst-Station de Cologne 
Les sons du futur

Les sons du futur

Michael Murray-Robertson, 05.03.2013

Au mois d’octobre 2012, le bon vent m’a amené à l’église de la Kunst-Station Sankt Peter (centre culturel) à Cologne pour écouter le concert de clôture de l’Achtes Internationales Festival für Zeitgenössische Orgelmusik. Même qu’habitué aux effets surprises de la musique d’avant-garde, le choc fut total!

En attente parmi un public silencieux de connaisseurs, j’ai discerné le bruit à peine audible d’une soufflerie inhabituelle avec ses réservoirs à plis qui permettent de varier la pression d’air à volonté. Zsigmond Szathmary, l’organiste hongrois, a subitement lancé une ultrarapide et cacophonique cascade de mixtures avant de révéler progressivement une palette de couleurs insoupçonnables. De toute évidence, la majorité de ses sonorités étranges, devant ou derrière nous, ultra-présentes ou lointaines, sont irréalisables sur d’autres instruments, même de manufacture récente. Et grâce à un excellent enregistrement (privé), j’ai pu réécouter ce récital de nombreuses fois avec les œuvres de Yun, Scelsi, Flammer, Cage, Heusinger et Szathmary, sans perdre ma fascination initiale.

Le cadre de l’intérieur de l’église des Jésuites à Cologne, austère et dépouillé, est propice à l’appréciation de la musique contemporaine, comme par ailleurs, des arts plastiques. Placé en avant sur la galerie, l’orgue principal domine l’édifice avec son impressionnante Trompeteria horizontale, chamade qui se détache spectaculairement du buffet, construit entièrement avec des tuyaux verticaux en bois peint gris uni. Cette sobriété se retrouve dans l’orgue du chœur situé à l’arrière de l’église. Conçus par Peter Bares en 2004, les deux instruments sont commandés depuis une seule console à l’aspect forcément futuriste, cachée sur la galerie pour ne pas distraire les fidèles de l’essentiel, soit le message musical sans aucun diktat de l’autorité ecclésiastique. L’absence de toute décoration superflue repose les yeux, ce qui favorise la réceptivité des oreilles. L’acoustique généreuse, mais exceptionnellement lisse et analytique, est un atout indispensable pour cette musique parfois opaque et complexe. A la Kunst-Station, les ondes stationnaires, ennemies de clarté pour tant d’orgues, semblent avoir été bannies, si bien que la transparence des textures est garantie.

Les compositeurs ne cessent de demander des effets spéciaux: à Donaueschingen, il leur arrive même d’intervenir avec les exécutants grâce à l’électronique; même les grandes orgues historiques n’échappent pas aux astuces de l’informatique, ainsi qu’en témoigne un CD récent, Les Douze Degrés du Silence – Orgue et Réalité Augmentée (Editions Hortus 096 / Disques Office) qui mélange des sons acoustiques avec des effets virtuels. Mais à Cologne, l’ordinateur est surtout là pour sélectionner des registrations dans une vaste panoplie d’origine classique ou issue de l’orgue de cinéma. De plus, l’ordinateur peut tenir des accords, répéter des clusters, actionner de nombreux instruments à percussion (y compris les cloches de l’église!) et surtout varier la pression d’air en continu grâce aux soufflets parallèles. Il est vrai que tous les orgues soupirent bizarrement si l’organiste tient un accord et arrête ou réenclenche le moteur! Ligeti expérimente cela dans les années soixante dans Volumina et Harmonies, Gubaidulina dans Detto I en 1978. Mais la variation contrôlée du vent à l’orgue de Sankt Peter rend possibles des quarts de ton, des glissandos à l’infini, ainsi que mille et une nuances. Couplés avec les fameuses hanches à battements libres qui produisent des vibratos léthargiques, les clusters préprogrammés, la Trompeteria et ses harmoniques hautement agressives ou les percussions étincelantes comme des éclairs, les innombrables registrations inhabituelles comme le Saxophone 32-16-8-4 et le Sifflet à roulette, font de cet instrument un exemple unique au monde qui offre un véritable «baptême de l’air» aux compositeurs actuels.

Indications techniques de l’orgue de Sankt Peter: www.sankt-peter-koeln.de

Improvisateur hors pair

L’organiste titulaire de la Kunst-Station, Dominik Susteck, connaît tous les secrets de sa console et il est un improvisateur hors pair. Parmi ses concerts enregistrés live, j’ai choisi quatre CD dans un ordre de préférence purement personnel.

Spiegelungen (06508 P2; ce CD peut être commandé à la Kunst-Station: www.sankt-peter-koeln.de) capte fidèlement le son des orgues dans leur environnement acoustique. Et les titres des cinq improvisations sont évocateurs: Eclat, Miroirs distordus, Echo, Regard rétrospectif et Cabinet.

Les Douze Signes du Zodiaque de Karlheinz Stockhausen sont présentés entrecoupés d’improvisations selon l’indication du compositeur. L’enregistrement, proche de l’instrument principal, en montre une autre facette et met en valeur l’imagination de la registration de Susteck. Ce CD a été réalisé par la WDR pour Wergo (Tudor), tout comme l’Orgelwerke de Wolfgang Rihm avec des œuvres plutôt de jeunesse, mais parfaitement adaptées aux possibilités dramatiques offertes par l’orgue.

Et finalement, je n’oublie pas le concepteur visionnaire Peter Bares qui a fait gonfler les poumons de son nouveau-né pour la première fois. Son œuvre, peut-être la plus liturgique, atteint l’opus 2668 sur ce CD! Peter Bares exige «son» variateur de pression à couper le souffle - aussi de l’auditeur! (KS 1201). A noter que Dominik Susteck a écrit une bibliographie de son illustre prédécesseur, Komponist und Orgelvisionär (Verlag Dohr).

Tout en aimant l’orgue et la richesse de ses diverses origines, on peut se demander pourquoi le plus mécanique des instruments regarde presque exclusivement dans le passé et n’ose que rarement proposer de nouveaux horizons aux compositeurs. Déjà posée par Ligeti, cette question va trouver une réponse lors de l’imminente parution d’un CD dédié à ses œuvres, jouées par Susteck sur les orgues de Sankt Peter à Cologne. A ne pas manquer!

« Glanz », tiré du CD « Spiegelungen »
« Verzerrte Spiegel », tiré du CD « Spiegelungen »
« Echo », tiré du CD « Spiegelungen »
« Rückblick », tiré du CD « Spiegelungen »
« Kabinett », tiré du CD « Spiegelungen »

Kommentare

* Required fields

Neuen Kommentar hinzufügen
Ihr Beitrag wird nach redaktioneller Prüfung veröffentlicht.

Archives imprimées

Les articles parus dans la Revue Musicale Suisse depuis son premier numéro de janvier 1998 sont disponibles dans nos archives.

Passer une annonce dans la RMS

 La Revue Musicale Suisse offre de nombreuses possibilités d'annonces et de publicité.
Pour plus de détails: passer une annonce.

S'abonner à la RMS

L'édition imprimée de la Revue Musicale Suisse paraît neuf fois par année (numéros doubles janvier/février, juillet/août, septembre/octobre). Vous pouvez vous y abonner.

L'histoire de la Revue Musicale Suisse en quelques mots

La RMS est née de la fusion de six journaux en 1998

En Suisse, les premières revues musicales apparaissent au 19e siècle. Elles sont généralement liées à la vie des chorales, et ce longtemps encore durant le siècle suivant. Plusieurs d'entre elles se sont séparées ensuite en plusieurs périodiques, mais en 1998, six associations musicales dotées chacune d'un organe officiel se sont réunies pour fonder la Revue Musicale Suisse. Aujourd'hui, la Revue regroupe 14 associations et organisations musicales.

En janvier 2013, la Revue Musicale Suisse a mené à bien une démarche de réflexion et de transformation qui l'a conduite à redéfinir son contenu ainsi que la présentation de son édition imprimée et de son site Internet.

Nous remercions la Fondation SuisaPro Helvetia, Société Suisse des Artistes Interprètes et Stiftung Phonoproduzierende pour leur soutien dans cette opération.

Le 28 novembre 2014, lors d’une assemblée extraordinaire des délégués, l’Association Revue Musicale Suisse a décidé de confier à la NZZ Fachmedien AG l’édition de la Revue Musicale Suisse et elle a décidé la liquidation de l’association. Plus d'infos.