Jean Daetwyler: sincérité et authenticité

Jean Daetwyler: sincérité et authenticité

Interview Jean-Damien Humair , 07.11.2013

La Médiathèque Valais travaille en ce moment à la constitution d’un fonds Jean Daetwyler. C’est l’occasion de redécouvrir ce compositeur étonnant, qui a bouleversé le paysage musical valaisan, et qu’on réduit trop souvent à quelques marches militaires.

Avec sa collègue Annie Thiessoz, Jean-Louis Matthey examine depuis six mois les partitions, les photos, les programmes de concerts, les lettres de Daetwyler. Il lui faudra du temps encore pour en venir à bout, mais il nous brosse d’ores et déjà un portrait détaillé du musicien.

Jean-Louis Matthey, après les fonds d’archives que vous avez mis en valeur avec vos collègues des bibliothèques romandes, vous voici immergé dans le fonds Jean Daetwyler. Que pouvez-vous nous en dire?
C’est une chance pour la recherche et les interprètes que de pouvoir accéder aux archives de ce musicien conservées maintenant dans une institution publique, en l’occurrence la Médiathèque Valais. Cette dernière, de concert avec la Fondation Jean Daetwyler à Sierre, vient de créer un fonds au nom du compositeur. Ce dépôt abrite à la fois la plus grande partie de sa production — on ne peut pas dire la totalité — et les archives du compositeur. Un héritage musical partiellement imprimé qui a fortement influencé la vie culturelle non seulement valaisanne, mais aussi nationale. Ce compositeur d’origine bâloise a imprégné de sa personnalité extravertie et généreuse — comme sa musique — le tissu culturel profond du Valais. Il a enseigné les branches théoriques au Conservatoire de Sion qu’avait créé Georges Haenni en 1949, activement soutenu par Daetwyler. Comme chef, il a dirigé de nombreuses fanfares, chœurs ou orchestres d’harmonie de haut niveau, en composant et en transcrivant pour ces sociétés un répertoire témoin d’une belle palette de styles, y compris classiques. Entre 1945 et 1955, Daetwyler s’est passionné pour le folklore valaisan, mais aussi d’ailleurs. Bartók, par exemple, avait retenu son intérêt, ce qui était nouveau pour l’époque. Quelques partitions pour chœurs et dans son répertoire orchestral le confirment. Il nous laisse des raretés comme, par exemple, quelques partitions écrites sur des textes en patois du Val d’Anniviers. On lui doit des pages expressives dont la Symphonie alpestre, ou la Symphonie de la liberté assez «représentatives» de son univers sonore dans le domaine orchestral destiné à des formations professionnelles. A coup sûr, c’est une figure emblématique de sa génération et d’une terre avec un style personnel, comme l’ont été à l’époque Pierre Kaelin à Fribourg et Robert Mermoud pour le canton de Vaud, mais ces derniers se sont essentiellement distingués dans le domaine choral. On ne peut pas rattacher Daetwyler à une Ecole de composition.

Et au plan archivistique et technique?
Avec la responsable des collections musicales de la Médiathèque Valais, Annie Thiessoz Reynard, nous envisageons des vocabulaires d’accès à toutes les pièces relatives à Daetwyler: organiser un classement, songer à des procédures de catalogage propres à ce fonds, faire restaurer les photos qui datent de la jeunesse de notre musicien à Paris. Au plan éditorial, il s’agit de reconsidérer tout cela, documents en main. Se pose aussi la question de contacter les personnes et sociétés suisses ou valaisannes qui posséderaient, par exemple, des partitions, des documents absents du fonds. Une fois reproduits, ils pourraient rejoindre leurs propriétaires. Un travail de complétude est prévu. Il existe un projet d’une publication illustrée dans la série de la Médiathèque Valais, comme ç’a été le cas pour Mariétan et Darbellay.

Vous me parliez aussi de l’importance de ses études à Paris?
Daetwyler n’est pas issu du milieu choral, de l’Ecole normale ou du milieu des pianistes ou des organistes d’église. Il est issu de la pratique de la musique comme violoniste, comme tromboniste et surtout de la composition. Son premier maître, le trompettiste Raphael Radeau l’a initié à la musique de cuivres et classique et lui a donné les bases théoriques. Ce musicien diplômé du Conservatoire de Paris a dirigé le Corps de musique de Bulle de 1909 à 1941. Ensuite après un apprentissage au Crédit gruyérien, à Bulle, Daetwyler part pour Paris où il bénéfice des cours de professeurs du Conservatoire, de la Schola cantorum et de l’Ecole César Franck. C’est un parcours original par rapport à plusieurs musiciens suisses formés à Lausanne et Genève ou en Allemagne. Tous les professeurs qu’il a eus à Paris étaient eux-mêmes instrumentistes, compositeurs joués et publiés, auteurs de traités de composition. D’avoir fréquenté Vincent d’Indy, Amédée Gastoué, Albert Bertelin, Charles Koechlin, l’a orienté vers une forme d’écriture assez libre avec un sens de la forme manifeste et un goût pour des coupes rythmiques incisives.

Mais pour beaucoup, Daetwyler est un compositeur de marches militaires…
On l’a trop souvent «réduit» à quelques titres très connus qui ont fait son succès: sa marche géniale pour fanfare Marignan (1939), toujours jouée et considérée comme un «hymne valaisan», ses Concertos pour cor des Alpes, premiers du genre, qu’avait dès 1973 magnifiquement défendus Jozsef Molnar de l’OCL. Cet opus a marqué une époque. On doit évoquer Rhône – Danse, un chœur d’une belle verve toujours maintenu au programme des chorales romandes. Il y a d’autres partitions qui manifestent le talent de Daetwyler dans le domaine symphonique aux luxuriantes orchestrations ou celui de la musique de film ou du piano ou de la musique de chambre. Ce dernier genre est plus moderne, plus audacieux que les jeunes le pensent, à la fois au plan rythmique et harmonique. Il y a ici une vigueur du trait. Dès 1952, il compose pour des musiciens virtuoses. Dès 1963, ses talents de symphoniste sont internationalement reconnus. Il est joué aussi à l’étranger. Daetwyler avait d’ailleurs répondu à une commande d’un Concerto pour violon que lui avait demandé Tibor Varga. Il a laissé plusieurs concertos de brillante virtuosité (alto, contrebasse, trompette, trombone, piano). Il a été parfois considéré comme un auteur de musiques souvent descriptives, comme si son écriture ne serait qu’une suite narrative d’images sonores, de climats, sans quête de sens profond. Au plan éthique, ce n’est pas acceptable et Daetwyler en a souffert. Il me l’avait dit.

Et sur le plan de son attitude face à la musique?
«La composition est un travail différent de celui du maître de musique. Il travaille seul, il assume tout seul, en devant cependant s’ouvrir à autrui; j’ai eu le bonheur d’avoir sous la main des musiciens qui, presque de suite, exécutaient mes œuvres», disait-il à propos de la Chanson du Rhône. La formation théorique de Daetwyler, son goût pour le chant grégorien, les motets, les mélodies pour chant et piano que Ravel n’aurait pas «condamnées», son attirance vers les climats impressionnistes, les guirlandes de chromatisme, ses sonneries de musique de scène, sa passion pour les volutes sonores des cuivres, tout cela donne à ce musicien une stature personnelle. Cela est hérité surtout d’une activité à l’épreuve quotidienne du terrain musical qui l’a porté. Il aimait écrire à ce propos. Musiques modales, musiques orchestrales, chœurs populaires, marches militaires, ballets et festivals se côtoient dans un catalogue de plus de 660 titres. Son intérêt pour la musique de Charpentier, Bizet ou Rimski Korsakov ne faisait pas obstacle à son écoute de Stravinsky, du dixieland ou d’une clique valaisanne de fifres et tambours.
Avec la création du dépôt Daetwyler, les spécialistes de l’évolution du langage musical de ce compositeur pourront ouvrir un nouveau champ de recherche; il a abordé avec le même souci de vérité, et sans sophistication aucune, tous les genres musicaux, sauf l’Opéra... comme un certain Jean Balissat qu’il a bien connu. Est-il un représentant de la musique «suisse» ou d’un certain folklore «plus ou moins authentique» du Valais? Il s’était posé la question.

On fêtera les vingt ans de la mort de Jean Daetwyler en 2014. Est-ce le bon moment d’en faire mémoire?
Dans le domaine des archives, rien ne presse car c’est un travail à long terme qui ne supporte jamais l’à-peu-près, et la recherche de documents ne meurt jamais. Mais il y a des temps privilégiés. Justement, c’est une chance pour la Médiathèque Valais que de pouvoir — avec ses descendants et la Fondation Daetwyler — identifier, dater, établir des métadonnées complémentaires aux partitions musicales ou imprimées, aux supports photographiques ou sonores. Daetwyler a aussi laissé plusieurs textes et fait de la critique musicale pour La Liberté, mais à Paris... Nous avons l’avantage de rencontrer encore des musiciens qui ont chanté ou joué, voire publié sous sa direction. Il leur avait dit «on ne devient pas compositeur, on porte la composition en soi; j’ai quelque chose à dire». Cette incontournable figure ambassadrice du Valais a été à la tête de plusieurs sociétés de musique, lesquelles ont marqué le paysage artistique à l’échelle du pays dans de nombreux concours fédéraux pour orchestres à vent. Comme chef, il s’est donné une peine qui force l’admiration pour élever le niveau des ensembles amateurs: la célèbre harmonie de Sierre: La Gérondine, spécialement, La Chanson du Rhône entièrement vouée à ses propres œuvres, L’Avenir, fanfare du parti conservateur de Chamoson, le chœur de sa paroisse catholique à Sierre, etc.

Et au plan des documents autres que ses compositions?
On doit ajouter que quelques programmes de concerts du fonds montrent ce qui se jouait avant lui et après lui dans les chœurs et les orchestres classiques. C’est une radiographie de l’évolution des styles, assez «cadrés», qui constituaient les soirées des harmonies et des programmes classiques en Valais pour une période qui couvre les années 1938 à son décès en 1994. Peu de bibliothèques en Suisse abritent dans un même dépôt un tel ensemble documentaire en rapport direct avec le répertoire pour le monde des vents, celui des ensembles vocaux profanes ou sacrés, et le milieu professionnel. Au 19e siècle, on avait l’habitude de diviser la musique en catégories et selon les genres. Au 20e siècle, le sien, dès 1950, on a une vision plus pluraliste, unifiée et correcte de cette question. Daetwyler a connu cette évolution. On a oublié qu’il a travaillé à ses débuts pour Radio Lausanne jusque vers 1946, et dirigé près de quarante fois ses propres œuvres au pupitre de l’Orchestre de Chambre de Lausanne. II a connu tous les rouages de la vie musicale.

Vous l’avez donc rencontré…
Oui. Notamment à Lausanne où il avait composé le morceau imposé des divisions supérieures des harmonies pour la Fête fédérale de musique en 1981. Je l’ai aussi croisé, par la suite, car il était souvent invité comme expert, soit pour le jeu instrumental, soit pour la direction lors de concours ou de concerts. Il suivait la programmation des orchestres classiques. Il était d’un contact fraternel avec chacun, avec le paysan de montagne de Zinal comme avec la fine fleur de la politique. Il aimait l’authenticité. «Ma musique doit être vraie, et éloignée du style déclamatoire, et à l’abri des mièvreries d’une sensibilité de commande», disait-il.
Son itinéraire d’homme — les portraits le confirment — est à l’image de son œuvre, avec ces séquences épiques, passionnées, pastorales, burlesques et non conformistes, parfois même un brin ironiques. Sa joie de vivre et son amour de la montagne sont musicalement présents par maints climats sonores dans ses poèmes symphoniques ou ses ballets, et par de multiples effets restés dans un langage non provocateur et tonal cependant. «Je ne conçois pas la musique sans mon rapport à la nature», disait-il. A la fin de sa vie, il aimait préciser qu’il a composé pour gagner sa vie, c’est-à-dire sur commande et que, plus tard, il a pu faire dès 1955 ce métier en toute liberté et prendre ses distances face aux options esthétiques typées ou par trop ringardes ou, à l’opposé, cérébrales ou spéculatives. «La musique ne sert à rien si elle n’a pas pour mission d’unir et de faire communiquer les hommes entre eux. Elle doit être sincère».

Daetwyler est donc devenu valaisan?
Oui. Pour un archiviste, l’appartenance culturelle n’est pas de l’ordre politique, juridique ou administratif. Elle est de l’ordre affectif. C’est un enracinement de l’intérieur et non par ambition. C’est aussi une forme de vérité que ce musicien nous lègue.

 

Si un lecteur ou une lectrice de la RMS possède des documents relatifs à Jean-Deatwyler, partitions, programmes de concerts, photos, lettres ou autres, la Médiathèque Valais serait très intéressée de pouvoir en prendre connaissance.
Contact : Annie Thiessoz, Annie.Thiessoz@admin.vs.ch


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