Fusion d'orchestres en Allemagne 

Retrouver le feu sacré

Johannes Knapp/Traduction Jean-Damien Humair, 06.02.2014

Les deux orchestres symphoniques de la Radio allemande du Sud Ouest (SWR), — Le SWR SO de Baden Baden et Freiburg, et le RSO de Stuttgart — doivent fusionner en 2016. Une nécessité économique est invoquée. La SWR a renoncé à une expertise technique sur cette décision de fusion.

Le terme « culture » a plusieurs acceptions, même s’il n’est pas inépuisable. Et il est de plus en plus utilisé pour décrire les activités humaines des plus nobles au plus triviales. Et ce n’est pas un hasard si des sociologues, des linguistes, des philosophes et des spécialistes culturels consacrent des symposiums de plusieurs jours à ce terme autrefois spirituel, qui semble aujourd’hui sans limite. Les résultats de ces discussions n’ont toutefois pas beaucoup d’influence dans notre quotidien. Claudio Magris a écrit que les colloques culturels sont la négation de la vie, qui est un champ libre.

Un petit panorama mental vous montre différentes facettes du mot culture : culture musicale, culture générale, culture du café, mais aussi culture footballistique, culture gastonomique, culture populaire, et bien d’autres encore. Certaines de ces cultures ne sont que des moyens de distraction, mais font vivre toute une industrie. La radio publique allemande, en particulier la SWR, ne fait pas exception à ce courant. Mais en fusionnant « ses » deux orchestres, l’institution abandonne ce qui lui permettait de se démarquer de la radio privée commerciale : la haute culture.

Au commencement étaient les chiffres

Au cours d’une réunion du comité de la Radio SWR le 2 juillet 2010, le directeur Peter Boudgoust a fait savoir que l’entreprise devrait réduire ses coût de fonctionnement d’environ 15% d’ici 2020 en suivant un plan « d’austérité stratégique ». Il a expliqué qu’il n’appliquerait pas de coupe linéaire, qu’il économiserait là où il pourrait économiser, sans prétériter au programme. « Nous serons ainsi encore plus performants dans les domaines où nous ne devons en aucun cas nous restreindre ». Ce vœu pieu assez vague a donné lieu à une mesure concrète en février 2012 : pour les deux orchestres de la SWR, l’économie générale de 15% ne s’applique pas. Ils devront diminuer leurs coûts de 25%. Sur un budget global annuel de 20 millions d’euro, ce sont ainsi 5 millions qui devront être retranchés. C’est ce montant qui a été rendu public. Et le moyen d’y parvenir consiste à fusionner les deux orchestres.

Le 28 mars 2012, lors de la Foire de la musique de Francfort, une table ronde a été organisée autour de cette idée de fusion, l’une des seules qui a réuni le directeur actuel avec l’ancien directeur de la SWR Bernhard Hermann. Ils partageaient la discussion avec des représentants de la Neue Musikzeitung (Nouvelle Revue Musicale), du Conseil allemand de la musique et de l’association allemande des orchestres. Bougoust et Hermann ont brillé par leur langue de bois, même en réponse à des questions très précises : il s’agit d’une discussion culturelle, menée au nom de la culture, pour laquelle il faut éviter les termes inappropriés… voilà en quelque sorte des mots d’ordres de la direction. Il a prié ses interlocuteurs de ne pas se camper sur des a priori, que la discussion porterait plutôt sur une « différenciation » et des « nuances ». Un discours tactique censé masquer la réalité.

Déjà en automne 2010, la SWR avait engagé à huis-clos un « processus interactif » dans le but d’imaginer le développement des orchestres dans le contexte des économies. Y ont participé la direction de la SWR3, le manager des orchestres de la SWR ainsi que des consultants externes, notamment la société Metrum Managementberatung basée à Munich.

Difficile de savoir ce qui s’est dit dans les coulisses, mais il est très probable que le directeur ait à ce moment déjà lancé l’idée d’une fusion, que la SWR appelait en interne « Spitzenorchester plus » (orchestre de pointe plus). L’idée de base de cette restructuration était de fusionner les deux orchestres en 2016 pour créer un grand ensemble basé à Stuttgart. Cet orchestre devrait se positionner au sommet, tant au niveau national qu’international. Mais ce modèle est une pure illusion. Les spécialistes ont été unanimes pour dire que la spécificité de chacun des orchestres ne pourrait pas survivre à la fusion et que les qualités de chacun disparaîtraient (sans compter que l’objectif d’économie ne sera certainement pas atteint dans un intervalle aussi court et que les 90 concerts prévus par année ne pourront pas être réalisés). Car le SRO de Stuttgart se consacre avant tout au répertoire traditionnel, alors que le SWR SO de Baden Baden et Freiburg est spécialisé dans la musique contemporaine.

Fondation de droit public

Au début 2011, les conseils d’administration des deux orchestres ont été avertis sommairement du projet de fusion sous le sceau du secret. La direction de la SWR a ainsi noyé dans l’œuf toute velléité de protestation. La SWR voulait apparemment mener à bien cette fusion le plus rapidement possible. (Inutile de mentionner que les comités des orchestres étaient et sont toujours farouchement opposés à la fusion). En 2012 également, la SWR a choisi la voie de la moindre résistance possible pour faire passer sa décision : entre le moment où le processus de fusion a été annoncé publiquement en février et le moment où la fusion a été décidé par le Conseil de la radio le 28 septembre, il s’est écoulé très peu de temps. Cela ne peut nous empêcher de penser que si la direction de la SWR avait vraiment voulu sauver les deux orchestres, alors elle aurait certainement pu reporter la décision de fusion au printemps 2013, ce que le responsable des orchestres avait demandé expressément à maintes reprises. Car du côté de la base, des efforts importants ont été engagés pour tenter de sauver les orchestres. Des représentants du comité d’orchestre du SWR SO, ainsi que des amis et sympathisants de l’orchestre ont présenté le 14 juin 2012 déjà un plan prévisionnel pour l’orchestre au comité de la radio. Il était basé sur un modèle de curatelle avec la participation potentielle de villes de la région, de l’Union européenne, de l’Alsace et du nord de la Suisse, avec l’avantage d’un fort ancrage dans la région métropolitaine du Haut-Rhin. L’idée avait rapidement été favorablement accueillie par le monde politique.

Par ailleurs, Friedrich Schoch, professeur à l’Université de Freiburg et directeur de l’Institut de droit public, avait développé un concept pour la création d’une fondation de droit public, une forme d’organisation qu’a choisie également la Philharmonie de Berlin (depuis 2002) et l’Orchestre symphonique de Bamberg (depuis 2005). De gros moyens pourraient être levés avec cette structure, surtout que l’Association des amis et sympathisants du SWR SO possède beaucoup de membres, et pourrait contribuer à la réussite du projet de manière significative. Toutes les personnes qui souhaitent soutenir l’orchestre pourraient le faire en proposant une somme de leur choix, répartie sur une période déterminée. Pour le long terme, des sponsors seraient trouvés ainsi que du soutien politique, en particulier de la part du Premier ministre du Land de Baden-Würtemberg. L’Etat, la ville de Freiburg, les autres villes de la région et naturellement la SWR seraient alors les soutiens de la fondation. Ici encore, ce fut un refus, la direction arguant que cette structure de fondation serait « juridiquement très problématique » — de fait, elle est totalement réalisable. Il fallait juste organiser sa mise en application. Mais la SWR était absente de la table de négociation.

La décision de fusion mise en question

A l’heure actuelle, il est toujours possible de remettre en question la décision de fusion forcée par la SWR. Pour y parvenir, il est temps que l’indignation de milliers de personnes, principalement en Allemagne, en France, en Suisse et aux Etats-Unis se fasse entendre. Celles et ceux qui sont réticents aux coupes linéaires dans le domaine de la culture ne doivent pas baisser les bras face aux arguments des quelques partisans de la fusion : leur décision peut encore être annulée.

Il est important également de ne pas simplement accepter les arguments de la SWR, mais de leur opposer une analyse critique. L’ancien directeur Bernhard Hermann a dit dans un communiqué que : « les conditions pour assurer l’avenir de l’orchestre sont basées sur l’évolution financière et démographique des dernières années. Depuis le millieu des années 90, l’écart entre les recette et les dépenses s’élargit de plus en plus. Pour la première fois dans l’histoire de la radio de service public, la SWR vit une situation dans laquelle elle reçoit moins d’argent que les années précédentes. Nous prévoyons en 2020 en déficit de 166 millions d’euros ». Le directeur n’a pas étayé ses propos de détails précis. On sait aujourd’hui que la radio ne verra pas son budget diminuer, mais augmenter. Il est frappant de constater que les arguments de la SWR sont presque exclusivement d’ordre économique. Et quand le directeur tente de donner des arguments musicaux, il le fait de manière populiste : « j’aime la Symphonie n° 5 de Shostakovitch, en particulier quand l’orchestre parvient à maintenir la balance entre les passages impétueux et les moments intimes. Et j’aime aussi le football. Les retransmissions des matches sont nécessaires […] Alors, j’aimerais continuer à prendre du plaisir à un match de foot autant qu’à une œuvre de Shostakovitch. Par exemple au travers d’un concert de la Philharmonie de la Radio de Saarbrücken Kaiserslautern, un ensemble issu de la fusion de deux orchestres qui est aujourd’hui très apprécié. C’est ainsi. »

Superficialité encouragée

Les arguments en faveur de la préservation des deux orchestres, et donc contre leur fusion, sont si nombreux qu’ils ne peuvent pas tous être mentionnés ici. Laissons toutefois parler les voix les plus significatives. Sir Simon Rattle : « Avec ce plan, vous êtes sur le point de mener deux excellentes formations vers un cul de sac artistique ». Helmut Lachenmann a aussi trouvé les mots : « c’est encourager la superficialité intellectuelle ». Et envers les décideurs de la fusion : « dans une telle action destructrice de notre culture prise par ces managers, je vois un symptôme de l’obscurantisme latent dans le domaine de l’art ». Pierre Boulez semblait assommé dans une lettre à la direction : « Cet orchestre [le SWR SO] est depuis plus de 60 ans garant d’une culture musicale réellement exceptionnelle, en particulier pour l’interprétation de musique contemporaine du plus haut niveau technique et musical. Il me semble donc inconcevable que la vie musicale allemande et internationale soit privée d’un partenaire aussi vital et excellent, avec un profil unique. Je pense que cet orchestre est tout simplement irremplaçable, et la perte ne pourrait être réparée — ce qu’il a développé au cours de plusieurs décennies avec un engagement constant ne pourra jamais être remplacé ou rattrapé un jours ». En Norbert Lammert, président du Bundestag allemand, a annoncé dans une interview de la Badische Zeitung : « je ne suis pas du tout convaincu par ce genre d’austérité, parce qu’une fois de plus, on essaie d’économiser justement là où on pourrait justifier des redevances. »


Kommentare

* Required fields

Neuen Kommentar hinzufügen
Ihr Beitrag wird nach redaktioneller Prüfung veröffentlicht.

Archives imprimées

Les articles parus dans la Revue Musicale Suisse depuis son premier numéro de janvier 1998 sont disponibles dans nos archives.

Passer une annonce dans la RMS

 La Revue Musicale Suisse offre de nombreuses possibilités d'annonces et de publicité.
Pour plus de détails: passer une annonce.

S'abonner à la RMS

L'édition imprimée de la Revue Musicale Suisse paraît neuf fois par année (numéros doubles janvier/février, juillet/août, septembre/octobre). Vous pouvez vous y abonner.

L'histoire de la Revue Musicale Suisse en quelques mots

La RMS est née de la fusion de six journaux en 1998

En Suisse, les premières revues musicales apparaissent au 19e siècle. Elles sont généralement liées à la vie des chorales, et ce longtemps encore durant le siècle suivant. Plusieurs d'entre elles se sont séparées ensuite en plusieurs périodiques, mais en 1998, six associations musicales dotées chacune d'un organe officiel se sont réunies pour fonder la Revue Musicale Suisse. Aujourd'hui, la Revue regroupe 14 associations et organisations musicales.

En janvier 2013, la Revue Musicale Suisse a mené à bien une démarche de réflexion et de transformation qui l'a conduite à redéfinir son contenu ainsi que la présentation de son édition imprimée et de son site Internet.

Nous remercions la Fondation SuisaPro Helvetia, Société Suisse des Artistes Interprètes et Stiftung Phonoproduzierende pour leur soutien dans cette opération.

Le 28 novembre 2014, lors d’une assemblée extraordinaire des délégués, l’Association Revue Musicale Suisse a décidé de confier à la NZZ Fachmedien AG l’édition de la Revue Musicale Suisse et elle a décidé la liquidation de l’association. Plus d'infos.