Resonance 
L’HEMU s’étend au Flon

L’HEMU s’étend au Flon

Antonin Scherrer, 03.07.2014

«Amener Mozart et Jarrett au cœur de la cité»: une phrase choc, l'ambition d'une école à l'étroit dans ses murs de la rue de la Grotte 2 à Lausanne qui étend ses ailes dans l'un des quartiers les plus dynamiques de la capitale vaudoise.

Au moment du projet et des premiers coups de pioche, on évoquait surtout la nouvelle salle de concert: un écrin ultra moderne de 266 places baptisé «BCV Concert Hall», conçu pour accueillir le jazz comme le classique et pour dynamiser l'attraction culturelle de cet espace urbain. On mesure aujourd'hui, alors que les bâtiments en question (nommés «Flon 2» et «Flon 3») viennent d'être inaugurés, que l'enjeu était bien plus vaste que cela: des espaces d'enseignement propres à l'HEMU Jazz, des locaux administratifs, une salle de conférence «Lucien Barrière», une seconde salle de concert (portant le nom de l'illustre chef d'orchestre Carl Schuricht) et une ouverture toujours possible vers l'EJMA… Presque une nouvelle «école dans l'école».

Sortir de la Grotte
Le contexte académique, tout d'abord, avec le directeur général de la Haute école de musique de Lausanne, Hervé Klopfenstein: «Le Flon, c’est d’abord pour l’HEMU une manière de ‹sortir› de la Grotte et d’accroître sa visibilité. Ensuite, c’est répondre à un besoin important en locaux. D'abord la salle de concert: si les équipements des infrastructures de la Grotte 2 sont magnifiques et vieillissent fort bien, la dimension des locaux de concert et de répétition pour les grandes formations symphoniques est nettement insuffisante. C’est à cela aussi que l’on peut mesurer l’évolution de notre institution. Personne en 1985 ne pouvait prévoir que nous interpréterions aussi régulièrement des symphonies de Mahler ou de Chostakovitch! Il faut également se souvenir qu’il s’agissait d’une rénovation, avec les contraintes architecturales que cela suppose. Et puis il y a les locaux d’enseignement du jazz: souvenons-nous qu’en 2006, il a été demandé à l’EJMA de nous accueillir en tant que locataires. Cette situation était aussi inconfortable pour l’EJMA que pour nous. Le Flon représente les premiers locaux en propre de l’HEMU Jazz. Cela ne nous a pas empêchés de les concevoir en complémentarité de l’EJMA. Enfin, la Haute école de musique de Lausanne est le seul site d’enseignement supérieur dans le domaine du jazz en Suisse romande. Il est d’autant plus important de disposer de locaux bien équipés, accueillants et performants. Last but not least, ces infrastructures permettront d’abriter nos locaux administratifs, jusqu’ici situés en face de la gare, et l’Institut romand de pédagogie musicale (IRPM), qui ouvrira ses portes fin 2014.»
Le directeur fonde beaucoup d'espoir dans le nouveau BCV Concert Hall, notamment en termes de visibilité. «Le Flon est un quartier extrêmement vivant et fréquenté qui, autrefois, avait une vie alternative faite d’ateliers d’artistes et de musiciens qui, pour beaucoup d’entre eux, ont pu heureusement y rester. Plus tard, au moment de ‹l’urbanisation› du quartier, Flon Event a amené une ouverture plus institutionnelle à l’art plastique, au travers notamment d’expositions dans l’espace des télégraphes ou encore sur la voie du Chariot qui accueille régulièrement des artistes de la région. La société immobilière Mobimo, propriétaire de l'ensemble du quartier, tient à poursuivre dans cette voie et notre présence contribuera certainement à faire évoluer cette démarche culturelle. En rassemblant dans notre salle de la musique vivante, classique et jazz, dans un esprit de totale ouverture, l’HEMU proposera une alternative à une culture de consommation.» L’HEMU va ouvrir un cours de médiation de la musique à même de mettre les étudiants face à cette nouvelle mission. Une série de concerts verra le jour, spécialement conçue pour les enfants et leurs parents, concerts qui, peu à peu, seront portés par les étudiants eux-mêmes. Une autre série, emblématique de ce lieu, sera consacrée aux musiques du 20e siècle, qu’elles soient écrites ou improvisées, tout en ne négligeant pas la transcréation. Le BCV Concert Hall accueillera également d’autres productions, à l’image des «concerts découvertes» de l’Orchestre de Chambre de Lausanne.

Le soutien du Canton
Mobilisant de vastes moyens financiers – à la mesure des enjeux –, ce projet immobilier n'aurait pas été possible sans le soutien du principal bailleur de fonds de l'école: l'Etat de Vaud. Anne-Catherine Lyon, Conseillère d'Etat en charge du Département vaudois de la formation, de la jeunesse et de la culture, explique les raisons de son engagement: «Quand la confiance existe, il m'apparaît naturel de la valoriser. La Fondation du Conservatoire de Lausanne, dans ses deux composantes, HEMU et CL, a toujours répondu présente lorsque j'ai fait appel à elle pour trouver des solutions dans des dossiers délicats. Deux cas m'ont particulièrement frappée. Le premier remonte à 2006, lorsque j'ai demandé à l'HEMU d'ouvrir une section jazz: quand bien même inéluctable, la décision a été douloureusement ressentie du côté de l'EJMA et il a fallu tout le tact de Pierre Wavre pour relever le défi avec succès. Le second couvre les deux directions de Pierre Wavre et de Hervé Klopfenstein: il s'agit de l'intégration sous forme de sites décentralisés de l'enseignement professionnel des deux cantons limitrophes non accrédités (Fribourg et Valais), qui a permis à ces derniers de sortir par le haut de cette impasse. Une fois encore, la Fondation a répondu immédiatement présente, même si une telle intégration n'était pas pour faciliter la vie déjà complexe de l'institution. Par la suite, comme je me sentais personnellement responsable de ces décisions et de leurs conséquences, j'ai suivi avec une grande attention ces dossiers, et tout particulièrement celui du jazz. Sensible au développement harmonieux des rapports entre l'EJMA et l'HEMU Jazz, j'ai offert à plusieurs reprises ma médiation. J'ai entendu entre autres leur envie d'espace, raison pour laquelle je me suis dès le départ déclarée favorable à la construction d'un second bâtiment, étant entendu qu'il était impossible de rapatrier ces classes à la Grotte. L'enthousiasme de Hervé Klopfenstein et la qualité du dossier présenté ont fait la différence.»

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Béton-silence
Au-delà du défi architectural, ces nouveaux espaces sous-tendent enfin un défi acoustique de taille dès lors que l'on y accueille de la musique et des musiciens. Celui-ci a été relevé par un véritable maître de la discipline, André Lappert, main dans la main avec son associé Bertrand de Rochebrune. Soixante années de travail – «de réflexion sur la musique dans le sillage du Prof. Werner et d'Ernest Ansermet, de décryptage des sons inaudibles laissés en suspension par les compositeurs, de remise en question»: c'est ce qu'apporte avec lui le patron de «d'Silence» dans les nouveaux locaux du Flon. Un état d'esprit, une oreille, une connaissance empirique, subtil mélange de doute et de conviction, accumulée au fil des ans, au fil des salles, de La Chaux-de-Fonds aux Etats-Unis, du Conservatoire de Lausanne à celui de Genève: des qualités uniques qui, conjuguées à quelques bonnes trouvailles technologiques, font mouche. «Nous aimons faire des salles où le silence est absolu, des salles que l'on reconnaît avant même que ne résonne le moindre mot, la moindre note. Face aux plans de l'architecte, nous avons apprécié d'emblée l'humilité de la géométrie. Les ambitions additionnées aux contraintes budgétaires de la direction de l'HEMU, nous ont conduits à suggérer l'emploi de béton acoustique (ou Béton-Silence) pour les plafonds: nous avons accumulé une certaine expérience en la matière – au CICR et chez Bobst, où nous avons ainsi équipé l'entier du centre administratif –, et nous savions également qu'une dalle active possède des propriétés thermiques très intéressantes, permettant de sensibles économies d'énergie au niveau des salles de cours.» Restait à convaincre les architectes… L'HEMU peut être fière aujourd'hui de posséder la première salle de concert au monde dotée d'un tel plafond, véritable défi lancé à toutes les règles de l'acoustique traditionnelle!

Sublimer le message de la musique
Le plafond seul ne suffit certes pas à faire une bonne acoustique. Le fond de scène, par exemple, revêt une importance considérable en terme d'amplification et de répartition du son dans l'espace. Celui du BCV Concert Hall s'inspire de l'ondulation des tuyaux d'orgue de la Salle de musique de La Chaux-de-Fonds, tandis que celui de la salle Schuricht – dont l'acoustique porte également la signature «d'Silence» – a dû être adapté à la géométrie et aux dimensions réduites de l'espace. Plus importants encore – car ils permettent de satisfaire à l'une des exigences d'utilisation premières des lieux, la polyvalence: les panneaux muraux modulables mécaniquement, qui se transforment en quelques minutes d'une surface absorbante (requise pour le jazz et les musiques amplifiées) à une surface réverbérante, et que l'on combine aux abat-sons de manière à permettre une diffusion homogène du son de la scène jusqu'au fond de la salle. Ce ne sont là que quelques éléments parmi d'autres dans la fourmilière de paramètres qui tous à leur manière harmonisent la musique qui va naître et mourir dans cette salle. Des paramètres qu'il va s'agir de jauger et d'ajuster au cours des premiers mois d'utilisation, main dans la main avec les musiciens, comme on le fait avec une voiture d'exception. En commençant par l'entrée, car pour André Lappert le bien-être acoustique doit être optimal dès les premiers pas dans l'espace: «Le silence invite à l'écoute. Par la transparence et la clarté acoustiques de l’espace, une salle de conservatoire plus qu'aucun autre lieu se doit de sublimer le message fondamental de la musique.»


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