Former le public de demain 
Les défis qui attendent un nouveau professeur de piano

Les défis qui attendent un nouveau professeur de piano

Jean-Luc Hottinger, 26.01.2017

Actuellement, une grande quantité de jeunes talents étudient énormément pour devenir de futures stars. Nous ne devrions pas oublier tous les autres jeunes qui ne deviendront pas professionnels mais qui représentent le public de demain.

Dans cette société en folie, nous avons besoin de musique pour enrichir nos vies. La musique classique peut avoir cette fonction, mais les gens ont perdu le contact avec elle, lui trouvant un côté élitiste.

De plus en plus de parents n’ont pas fait de musique dans leur jeunesse. Il nous faut réaliser qu’il est plus facile pour un enfant de jouer avec son smartphone ou sa tablette que de son instrument. Pour ces raisons, un professeur de piano est confronté à plusieurs défis. Nos élèves ont besoin de plus de motivation pour se mettre au piano tous seuls. Nous devons rendre la pratique du piano plus passionnante et faire en sorte qu’ils se réjouissent du prochain cours. Tout d’abord l’enseignant, bien sûr, doit être enthousiaste et communiquer son amour de la musique, qui est loin d’être ennuyeuse. Ensuite, il faut offrir, en plus du travail sur les morceaux, différentes activités pendant la leçon.

Voici un schéma avec toutes les activités en jaune, que selon moi, nous devrions proposer et qui enrichissent notre enseignement:

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Exemple 1

Jeu pianistique — maîtrise instrumentale
Je ne vais pas trop parler de technique, d’autres l’ont déjà fait brillamment. Disons simplement qu’un enseignant doit être un bon instrumentiste. Il doit pouvoir expliquer la manière de travailler un morceau pour qu’il paraisse plus facile.

Jouer un morceau pour un élève peut être inspirant. Si l’on joue une pièce peu connue de belle manière, l’élève peut en être attiré et motivé à la travailler. Le jeune professeur a besoin d’avoir une grande connaissance du répertoire qu’il enseigne. Il y a déjà bien des bijoux à ce niveau (les premières années).

Parmi les nombreuses méthodes, j’en choisirais une qui développe un bon goût musical. «Acquérir non seulement de bonnes inventions, mais de les bien développer», comme disait Jean-Sébastien Bach. Un grand pas en avant chez l’élève est de lui faire prendre conscience qu’il ne tape pas sur un clavier d’ordinateur! L’étudiant doit transcender l’aspect mécanique de l’instrument, chercher la qualité de son requise par la pièce qu’il joue «mais par-dessus tout, d’obtenir un jeu cantabile», toujours selon Bach..

Déchiffrage
Il existe plusieurs méthodes et nous ne manquons pas de répertoire. Il faut essayer de donner à l’élève une bonne connaissance du clavier (gammes, accords, arpèges et cadences) et susciter sa soif de découverte de nouveaux répertoires. L’élément déterminant sera de lui inculquer un insatiable appétit de musique.

Musique d’ensemble
Jouer à plusieurs peut alléger la solitude du travail à la maison. Les élèves adorent pratiquer la musique de chambre, mais cela demande une organisation entre professeurs, élèves et parents, en tenant compte du niveau, de l’âge, du sexe, etc. J’ai la chance d’avoir deux pianos dans mon studio. J’ai cherché de la musique pour deux pianos et quatre exécutants. J’ai fait l’expérience de les faire venir avant la fin de la leçon de l’un et le début de l’autre. Cela simplifie la recherche d’horaire pour une répétition. Si l’on choisit des pièces pas trop difficiles, la pièce peut être jouée en déchiffrage. On fait d’une pierre deux coups (déchiffrage et musique d’ensemble).

Harmonie pratique
Selon moi, l’harmonie pratique est une matière trop négligée. Le développement de cette faculté permettra d’améliorer la perception auditive, la mémoire et la technique. L’élève pourra commencer à improviser, sa compréhension musicale va croître.

Comment peut-on enseigner cette matière?
Je commencerais par utiliser des mélodies de notre patrimoine folklorique qui se satisfont des deux fonctions fondamentales que sont la tonique et la dominante. La mélodie doit être facile à jouer (dans l’ambitus du premier pentacorde). Chaque trois semaines, je commencerais une nouvelle mélodie. Après quelques mois un sentiment harmonique va se créer. J’utiliserais la main gauche pour créer un accompagnement.

Prenons l’exemple 2, qui utilise une mélodie un peu plus développée avec l’adjonction de la sous-dominante.

 

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Exemple 2

D’abord nous allons faire connaissance avec la mélodie: sa tonalité, son rythme, la chanter et la jouer. Nous allons choisir un doigté. Pour la main gauche, nous allons choisir les accords à l’état fondamental, ensuite nous allons renverser certains accords pour créer une ligne à la basse (exemple 3). Ensuite nous pourrons animer la main gauche, par exemple avec une basse d’Alberti (3e ligne de l’exemple 3), bon exercice technique.

 

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Exemple 3

L’élève transpose par cœur. Nous pouvons commencer à varier la mélodie en ajoutant des notes de passages, d’autres notes d’ornementation. Nous cherchons le squelette de la mélodie. Nous pouvons changer son rythme, passer d’un rythme binaire à ternaire ou vice-versa. C’est un chemin vers l’improvisation.

La mélodie permettra de faire de la musique d’ensemble. Disons que nous avons quatre pianistes de différents niveaux. Le moins avancé peut jouer la fondamentale des accords en blanche, un autre peut jouer la mélodie à l’unisson dans un registre aigu, un troisième la basse d’Alberti dans le registre moyen, le quatrième peut jouer soit l’accord soit un petit contrepoint. Quand les élèves jouent tous ensemble ils entendent leur mélodie prendre une dimension «symphonique». C’est gratifiant de voir leur sourire.

Analyse
Nous avons besoin de prendre du temps pour analyser la pièce avec notre élève. C’est un moyen de montrer comment la «maison» a été construite. Sommes-nous confrontés à une forme binaire ou ternaire? Où se trouvent les fins de phrases, les cadences? Cela va nous aider à sentir les moments de tension et de détente. L’interprétation n’en deviendra que plus claire.
Un livre pour développer son sens d’analyse s’appelle Mapping Music (De Rebecca Payne Shockley, A-R Editions, 2001), il aide aussi à mémoriser un morceau.

Improvisation
Idéalement, un professeur de piano devrait être capable d’improviser un peu. Ce n’est pas nécessaire de le faire au niveau de Robert Levin ou de Keith Jarrett, mais c’est une faculté à développer tout au long de sa vie, même si on n’a pas reçu ce genre de cours dans ses études. Les grands compositeurs comme Bach, Beethoven, Chopin improvisaient. Les élèves sont demandeurs. On peut dire que le développement au 19e siècle de la musique imprimée est responsable de la disparition de l’habitude d’improviser.

Nous pouvons improviser dans un style atonal à la manière de György Kurtag, musique composée de clusters, glissandi, sons aléatoires entre autres. Cela permet de se concentrer sur de grands gestes, sur le torse, les épaules, les avant-bras, les poings, les paumes, de mieux libérer son corps, de trouver la chorégraphie de la musique. L’élève n’étant pas préoccupé par ses doigts, il y a de ce fait moins de tensions physiques. Si on ajoute une narration, les différents éléments sonores nous racontent une histoire et nous créons un mélodrame. C’est un révélateur de la musicalité de l’élève.

Nous pouvons aussi utiliser le mode I de Messiaen (gamme en tons entiers). Nous éduquons ainsi l’oreille de l’élève aux sonorités de la musique du 20e siècle. D’abord il faut jouer cette gamme (exemple 4) sur tout le piano avec la pédale de droite abaissée (nous pouvons chercher la beauté du son) ensuite l’élève pourra commencer à improviser mélodiquement ou harmoniquement mais en gardant l’empreinte dans les mains.

 

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Exemple 4

La gamme pentatonique offre de nombreuses possibilités que ce soit dans le style classique ou le jazz. L’exemple 3 nous permet d’improviser dans le style classique. La main gauche joue un accompagnement dans le style d’Alberti et l’élève «compose» une nouvelle mélodie, en essayant de prendre conscience des phrases. Les magnifiques lignes de basse des passacailles, des chaconnes de l’époque baroque permettent de développer notre sens de la variation.
Un professeur doit avoir un répertoire d’idées utilisables à volonté en fonction des possibilités de l’élève (tout schéma harmonique important, par ex. I-VI-II-V-I, etc.)
Le plaisir est décuplé si on peut improviser à quatre mains.

Nouvelles technologies
Nous ne pouvons pas négliger l’impact des nouvelles technologies sur l’enseignement du piano. L’époque où nous étions en train de déchiffrer avec notre portable sur les genoux des partitions de l’IMSLP (International Music Score Library Project) est révolue. Avec l’avènement des tablettes et des smartphones, une nouvelle ère a commencé. Il est important d’apprendre à les connaître pour les utiliser de manière intelligente.

Une tablette est comme une partition magique. Nous pouvons la télécharger en PDF sur l’application ForScore, l’annoter (doigté, etc.), la jouer avec le métronome intégré, étudier la pièce loin du piano. Un petit piano virtuel nous permet de nous mettre dans le ton du morceau. Avec Wolfie, vous pouvez travailler votre invention de Bach en jouant une voix et l’application joue l’autre voix, décider le tempo. Même l’éditeur Henle a créé une application. N’est-il pas fantastique d’avoir sous la main toutes les sonates de Beethoven sur l’iPad? Une particularité très intéressante de cette app est de permettre l’utilisation de plusieurs doigtés possibles pour une partition donnée.

Si un de vos élèves débutants a des difficultés dans la lecture des notes, il peut utiliser NoteWorks. Son approche ludique permet à l’élève de progresser à son rythme. Par exemple, j’ai demandé à un élève qui n’avait pas de tablette à la maison de venir avant le début de sa leçon. Ainsi, il pouvait travailler sur mon iPad pendant que je finissais avec l’élève précédent. Il y a des applications intéressantes pour le rythme, l’entraînement de l’oreille, etc.
Nous pouvons scanner certains documents et les envoyer très rapidement à nos élèves. Il peut arriver qu’il soit nécessaire de faire une petite vidéo (vous expliquez comment travailler un passage ou simplement vous jouez le morceau) pour que l’élève puisse la revoir tranquillement chez lui.

Parfois, il s’avère utile d’écrire/d’arranger la partition en fonction de nos besoins. Une application comme Notion permet cela. Dans un de mes projets, j’avais choisi une œuvre solo de Schumann, mais je n’avais pas d’élèves capables de la jouer. Je l’ai alors arrangée pour deux pianos et quatre exécutants. Le résultat est resté fidèle au texte original, mais la difficulté de la pièce a diminué, ce qui a permis à des élèves moins avancés de jouer une œuvre plus complexe musicalement.

L’iPad offre une palette d’instruments virtuels, ceux déjà connus, et donne la possibilité de créer des timbres électroniques. Une nouvelle forme de musique de chambre est ainsi possible (piano et iPad avec haut-parleur). Cela peut stimuler l’imagination sonore de l’enfant.

Culture générale
Un professeur de piano doit avoir une bonne culture générale, en histoire et art visuel entre autres. Si vous enseignez un menuet, vous devez le situer dans son contexte historique. C’était l’époque précédant la Révolution française, la noblesse était au pouvoir. En portant une perruque, vous ne pouviez pas danser le menuet comme un rock, ce qui est une première raison de prendre un tempo modéré. Si votre élève joue un nocturne de Chopin, pourquoi ne pas mentionner que l’éclairage venait des bougies et commencer à créer une atmosphère? Dans le cadre du travail sur une pièce de Debussy, vous pouvez introduire la notion de couleur en musique, en montrant certaines peintures impressionnistes et stimuler l’imagination de votre élève.

De nos jours nous ne pouvons pas avoir seulement des auditions composées d’une succession de pièces sans fil conducteur. La construction de l’audition autour d’un thème est un plus motivant pour les élèves, mais demande anticipation et réflexion à l’enseignant. Nous pouvons choisir un compositeur moins connu, par exemple Villa-Lobos, une œuvre particulière: l’Album pour la jeunesse op.68 de Schumann ou se concentrer sur les compositeurs russes du 20e siècle, comme Kabalevski, Prokofiev, Chostakovitch et Rachmaninov. Vous devez alors être attentif à l’effectif de votre classe et aux possibilités de vos élèves. En additionnant quelques pièces de musique de chambre, des projections sur un rétroprojecteur d’images en relation avec le sujet (portraits du compositeur, peintures de l’époque, villes) votre audition devient plus vivante. J’aime l’idée de mélanger les arts: musique, peinture et littérature. Les étudiants ont plus en tête l’objectif final, ils sont moins anxieux et plus contents.

Psychologie
Un professeur doit avoir de l’empathie pour son élève, être sensible à son état général. S’il traverse une période difficile, nous devons ajuster nos exigences, toujours rester positifs et encourageants. Nous sommes là pour les soutenir. Même avec un élève «nul», un progrès est toujours possible.

 

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Exemple 5

Il y a de nos jours beaucoup de jeunes brillants pianistes qui sont capables de jouer Gaspard de la Nuit, tous ne vont pas enseigner dans des hautes écoles. Ils risquent de retomber de haut quand ils auront comme élèves des jeunes qui jouent le piano seulement comme hobby! Soit ils choisissent la voie de la frustration, soit celle de transmettre leur amour de la musique.

A un certain moment, nos élèves arrêteront de prendre des leçons. Quelle belle satisfaction nous aurons si nous apprenons que nos élèves continuent tant bien que mal de jouer, d’écouter et d’aller aux concerts. La musique fera partie de leur vie.

Jean-Luc Hottinger
… a été assistant en piano et théorie musicale à l’Université de l’Indiana. Il enseigne actuellement au Conservatoire et à l’HEMU de Lausanne.
 

 


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