Pédagogie 
La double identité des professeurs d’instrument

La double identité des professeurs d’instrument

Aujourd’hui, c’est devenu une évidence: un bon professeur d’instrument ne doit pas seulement être bon musicien, il doit aussi être bon pédagogue. Mais comment les institutions de formation des futurs enseignants de musique font-elles pour les préparer à cette double identité?

Les travaux sur le développement de l’identité professionnelle des musiciens sont aujourd’hui très présents dans les réflexions qui accompagnent les questions liées à la formation. S’il y a quelques années, la maîtrise instrumentale était quasiment la seule composante prise en compte pour choisir un professeur, il n’en va plus de même aujourd’hui. La demande du public (parents d’élèves notamment) se fait de plus en plus pressante sur les qualités pédagogiques des professeurs. En effet, ces derniers doivent être capables non seulement de bien jouer de leur instrument, mais ils doivent également être en mesure de développer la motivation des élèves, de comprendre comment ces derniers fonctionnent ou encore de mobiliser des stratégies efficaces ou des méthodes adaptées pour leur permettre d’apprendre efficacement à jouer d’un instrument. Même si le modèle traditionnel du compagnonnage entre un élève novice et un professeur expert reste encore très fortement ancré dans la forme scolaire mobilisée lors du cours d’instrument, des enjeux nouveaux apparaissent aujourd’hui et questionnent fortement ces pratiques.

Apprendre ne consiste pas seulement à imiter
Apprendre un instrument ne consiste pas seulement à imiter ce que fait le professeur. Tout le monde conviendra de la chose. Pourtant à y regarder de plus près, force est constater que l’organisation de l’apprentissage – qui fait alterner un temps de leçon hebdomadaire avec du travail personnel à domicile – repose sur l’idée que l’élève doit présenter à son professeur ce qu’il a fait durant la semaine. Cet exercice s’effectue avec la volonté d’être le plus en phase avec les attentes du professeur en se conformant au mieux à ses attentes. Ce dernier valide ou sanctionne, corrige ou remédie et poursuit ainsi son enseignement de leçon en leçon, d’étape en étape. Des recherches ont cependant montré que cette manière de faire ne convient de loin pas à tous les enfants. Près d’un tiers d’entre eux évoquent la manière de donner des leçons comme première raison d’arrêter leur apprentissage après seulement trois à quatre ans de pratique instrumentale.

Il paraît dès lors évident que cette approche pédagogique doit s’ouvrir et se diversifier. Pour cela, le professeur doit se mettre dans une autre posture que celle de l’expert d’un instrument qui transmet son savoir à un débutant. En d’autres termes, la virtuosité instrumentale ne suffit plus, il convient de développer d’autres compétences constitutives du métier de professeur d’instrument. Convenons-en, de nombreux professeurs ont déjà compris la chose et c’est souvent vers ceux-là que les parents se tournent quand ils souhaitent faire découvrir la musique à leurs enfants. Il s’agit d’instrumentistes qui ont une «fibre pédagogique» bien réelle et qui savent qu’un élève n’est pas un violoniste en devenir, mais qu’il est simplement un enfant à qui la musique apporte quelque chose d’important à son développement… Ces professeurs ont pour la plupart déjà développé (consciemment ou inconsciemment) une double identité professionnelle composée à la fois de compétences musicales et de compétences pédagogiques.

Si l’on trouve des musiciens-pédagogues déjà actifs sur le terrain, il n’en va pas de même dans les institutions de formation. En effet, les étudiants qui se forment doivent prioritairement déployer des compétences instrumentales hors pair lorsqu’ils étudient dans une haute école de musique. L’essentiel de leur travail est instrumental et ces étudiants se construisent et se définissent avant tout comme des musiciens interprètes.

Les cursus d’études musicales des premières années sont focalisés autour de la maîtrise de l’instrument et des savoirs musicaux et ce n’est qu’au niveau master que les étudiants peuvent choisir de se spécialiser pour l’enseignement. Sans abandonner la formation instrumentale (qui représente, suivant les écoles, à peu près la moitié du temps de formation), les étudiants qui choisissent le master «enseignement instrumental/vocal» doivent ainsi relever le défi de construire une identité professionnelle double d’instrumentiste et de pédagogue. Si cette question est importante aujourd’hui dans le domaine de la musique, elle n’est pas nouvelle dans d’autres domaines de formation. Pensons simplement à l’historien, fraîchement sorti de l’université, qui se voyait contraint d’enseigner l’histoire dans un collège ou un gymnase. Endossant le rôle de professeur d’histoire, il abandonnait presque toujours son statut d’historien. Ce renoncement n’est que rarement le cas des musiciens qui souhaitent garder – pour la plupart – une activité d’interprète. En d’autres termes, il convient pour eux de développer de manière concomitante et équilibrée ces deux facettes identitaires. C’est dans cette perspective que les récentes évolutions en formation initiale se sont faites.

Maîtriser un objet et les moyens de le transmettre
Plusieurs stratégies ont été mises en œuvre pour permettre ce développement professionnel. D’abord, les cours de pédagogie et de didactique ont été renforcés et permettent aux étudiants de bien distinguer les savoirs «à» enseigner des savoirs «pour» enseigner. Ces derniers s’appuient sur des connaissances dans les domaines des sciences de l’éducation, de la psychologie et de la didactique, mais se construisent aussi par des stages pratiques sur le terrain. Par ailleurs, l’imprescriptibilité de la profession enseignante nécessite que les étudiants développent des outils pour répondre à toutes les singularités des situations d’enseignement. Des capacités à analyser leur activité enseignante et le développement de compétences réflexives sont indispensables. Des temps de formation sont ainsi prévus et permettent de mobiliser des concepts théoriques pour décrypter ce qui se joue dans une leçon, pour trouver des stratégies efficaces avec tel ou tel élève ou encore pour mettre en place un dispositif de formation adapté aux besoins d’un élève particulier. S’ajoute à cela la réalisation d’un travail de recherche (travail de master) qui s’appuie à la fois sur l’intégration de la littérature scientifique et sur la collecte et le traitement de données empiriques, issues du terrain. C’est à travers ce travail que se cristallisent au mieux ces deux facettes identitaires mettant en jeu les compétences d’une personne qui maîtrise totalement à la fois un objet de savoir et les moyens de le transmettre. Les modalités d’accompagnement mises en œuvre dans les hautes écoles conduisent les étudiants au terme de la formation initiale à intégrer pleinement ces deux aspects et à les assumer pleinement.

Aujourd’hui, les niches professionnelles pour les musiciens sont très réduites. Il convient de faire preuve de polyvalence et d’être capable à la fois de jouer dans une formation instrumentale, de donner des cours d’instrument, de travailler avec des élèves des classes de l’école publique ou encore d’être un médiateur culturel. Gageons qu’une formation soucieuse de construire cette double identité (et peut-être triple ou quadruple dans l’avenir) donne aux musiciens-pédagogues qui sortent des institutions de formation (ou qui poursuivent en formation continue) de belles opportunités professionnelles.

Pierre-François Coen
… est directeur de l’Institut romand de pédagogie musicale (IRPM) à Lausanne.

 


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