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Le destin tragique de Constantin Regamey père

Le destin tragique de Constantin Regamey père

Jerzy Stankiewicz, 01.06.2017

Le père du compositeur était musicien lui aussi. Son parcours n’est pas bien connu et son fils lui-même n’en savait apparemment pas la fin tragique. Voici son histoire.

Constantin Regamey (né en 1907 à Kiev en Ukraine est décédé en 1982 à Lausanne) a joué un rôle important dans la vie musicale et universitaire au cours de sa vie active en Suisse romande. Il est l’un des fondateurs des Feuilles musicales et plus tard, il a été nommé président de l’Association des Musiciens Suisse (AMS). Il est parmi les fondateurs de la Section suisse de la Société Internationale de Musique Contemporaine (SIMC) et du Conseil suisse de la musique (CSM). Il a enfin été professeur à la section des langues orientales de l’Université à Lausanne et de l’Université à Fribourg.
Pendant toute sa vie en Suisse, il n’a jamais eu connaissance du destin tragique de son père Constantin Casimir Rodolphovitch Regamey, qui était resté à Kiev en Ukraine. Celui-ci était pianiste, compositeur et professeur de piano renommé dans milieu musical de Kiev avant la révolution d’octobre et ensuite dans des années 1920 et 1930. Jusqu’à aujourd’hui, il n’existe aucune contribution ni suisse ni ukrainienne qui relaterait la vie de Constantin Rodolphovitch. Mes propres recherches dans les archives ukrainiennes ont finalement permis de rédiger la première biographie intégrale du père de Constantin Regamey.
Comme le relate Nicole Loutan-Charbon dans son ouvrage sur Regamey paru en 1978, on recense depuis 1640 la famille vaudoise Regamey comme appartenant à la Bourgeoisie de Lausanne et aux commerçants de Genève. La faillite de son commerce de chaussures provoque aux environs de 1840 l’émigration de l’arrière-grand-père de Constantin Regamey pour s’établir aux confins nord-est de la République de Pologne, à l’époque dans l’empire du tsar russe, à Wilno, haut lieu historique de la culture polonaise (aujourd’hui capitale de Lithuanie). C’est Louis Regamey (1817-1900), évangélique de Genève, marié avec une Polonaise du milieu de Wilno, qui ouvre la carrière de la famille vaudoise Regamey dans la Russie des tsars, en tant que simple instituteur de français. Après l’insurrection des Polonais contre la russification en 1863, ils déménagent à Kiev, autre centre important de la culture polonaise (la capitale de l’Ukraine est toujours dans l’empire du tsar russe). Louis Regamey était devenu le professeur de plusieurs gymnases et écoles kiéviennes. En tant que citoyen suisse, il accepte à la fin de sa carrière en 1883 d’entrer au service du tsar. Il devient serviteur de l’empire et est couronné de l’ordre de St Vladimir. Il aura deux fils: Casimir Ludwigovitch (1859-1907) et Rodolphe Felix Gabriel Ludwigovitch (1852-1891).

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C. Regamey père, Concerto fis-moll pour deux pianos op. 21.

L’histoire du fils de Rodolphe, Constantin Casimir, qui sera donc le père de Constantin Regamey, a été hélas totalement négligée et oubliée. Il est pourtant le premier dans la famille Regamey à s’être occupé de musique. Son métier de pianiste et d’instituteur de musique a laissé des traces dans la vie musicale de Kiev. Aujourd’hui, après des années de négligence, nous sommes prêts à lui rendre hommage.
L’histoire de sa vie, où tout est très en ordre, n’annonce pas du tout son tragique final. Il est né le 23 juin 1879 à Żmierynka (Podolie) et le gymnase à Odessa en 1887. Il reçoit son premier enseignement musical à l’École de musique de Tutkowski à Kiev. Ensuite, il poursuit ses études du piano au Conservatoire de Saint-Pétersbourg chez Anna Jesipowa, célèbre pianiste de l’époque, élève de Théodore Leszetycki à Vienne.
Il reçoit aussi quelques leçons de composition de Reinhold Glière, professeur de jeune Serge Prokofiev, avec qui il restera toujours en bonnes relations d’amitié. En 1905 déjà, il est diplômé de l’Université de St Vladimir à Kiev. Il commence alors à donner des leçons de piano à l’École de Tutkowski, puis il fonde avec sa femme pianiste Lydia Slavitch (qu’il avait rencontrée au Conservatoire de Saint-Pétersbourg) leur propre École de Musique Constantin et Lydia Regamey. En 1907, dans leur maison à la rue Puschkinska, naît Constantin Regamey, leur unique fils.
Constantin Regamey père se fait connaître non seulement en tant que professeur de piano, il compose aussi de la musique qui remporte un certain succès dans les salons de bourgeoisie de Kiev, sur des paroles de poètes connus, parmi lesquelles une belle ballade Je suis Inesilla sur un texte d’Alexandre Pouchkine. Il y avait composé aussi plusieurs petites formes romantiques connues à l’époque: Berceuse, Improvisation, Chanson triste, Valse de salon, et surtout le Concerto en fa dièse mineur pour deux pianos, découvert dernièrement à Cracovie, qui forment la preuve que Constantin Regamey père était réputé en tant que compositeur à la mode. En plus, en tant que professeur de piano, Regamey avait rédigé beaucoup d’éditions pédagogiques dans une série de cahiers pour lesquels il avait composé lui-même des études pour piano.
Jusqu’à aujourd’hui, la musique de Constantin Casimir Regamey était complètement tombée dans l’oubli. Ce n’est que dernièrement que j’ai eu de la chance de retrouver quelques titres dans les archives et les bibliothèques d’Ukraine et de Pologne. La première présentation de la musique retrouvée de Constantin Regamey père a été présentée dans le cadre du Festival des 16e Journées internationales de la musique des compositeurs cracoviens à Cracovie, ainsi que dans le programme des Kiev-Musique-Feste à Kiev en 2004.
Mais la révolution d’octobre et la guerre civile en Ukraine sonnent la fin de cette belle époque. La guerre, la maladie et la famine décident Constantin de quitter Kiev. Dans les années 1919 à 1922, il devient professeur au Conservatoire provincial à Taganrog (une ville au bord de la mer d’Azov). En même temps, sa femme Lydia Slavitch décide de s’enfouir de Kiev. Elle prend la décision d’aller à Varsovie avec leur fils Constantin. Le couple Regamey se sépare définitivement.

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Avec des élèves de l'Institut de Łysenko, à Kiev.

A son retour à Kiev en 1922, Constantin Casimir fonde, cette fois seul, une nouvelle école officielle de musique d’état. Cette école sera à terme incorporée dans le célèbre Institut Mykoła Łysenko de Musique et d’Art Dramatique, dans lequel Regamey est professeur de piano. Durant plus de dix ans, il fait partie de l’élite des musiciens, représentant de l’intelligentsia progressive ukrainienne. En 1928, le personnel de l’Institut est invalidé par le pouvoir communiste. Beaucoup de ses collègues sont licenciés et mis en prison, mais Constantin Regamey reste libre. Enfin, sous la pression politique, l’Institut est fermé en 1934. À la place, le pouvoir fonde deux écoles séparées: un Institut Théâtral et un Conservatoire, où Constantin Regamey continue jusqu’au bout d’être professeur de piano.
Il est aussi très actif en tant que pianiste de chambre, et accompagne les chanteurs les plus connus de l’époque: Michail Vasiljevitch Bocharov, Mykoła Nikołajevitch Filimonow, Dmitri Rewucki et beaucoup d’autres. Dans les années 1927 à 1932, il participe aux concerts de Levko Mikołajevitch Rewucki, organisés dans les studios et retransmis par la radio de Kiev.
C’est alors que s’approche le dernier acte dramatique de son activité. Le 1er juillet 1936, Constantin Regamey reçoit un ordre du pouvoir communiste ukrainien de créer l’ensemble folklorique polonais de chant et de danse, prévu par le régime pour augmenter l’activité culturelle de masse. Il est intéressant de voir à quel point Constantin Regamey s’était identifié avec la culture polonaise et était pris pour un expert.
Une fois l’ensemble créé, il commence son activité qui durera jusqu’au 1er avril 1937. Dès cette date, la police secrète du régime, le NKVD, commence des arrestations parmi les membres polonais de l’ensemble. Le 1er juillet 1937, elle arrête aussi son chef, Constantin Regamey. Après une série d’interrogatoires, il avoue avoir fréquenté le Consulat de la République de Pologne à Kiev, et avec un intermédiaire, il recevait du courrier de la part de sa famille résidant en Pologne et de son ex-femme et son fils établis à Varsovie. Constantin Regamey est accusé d’espionnage en faveur de «la Pologne bourgeoise». Le 12 janvier 1938, il est condamné à mort et ce verdict est sanctionné par le pouvoir suprême du NKVD à Moscou. La peine de mort est exécutée dans la prison de Kiev le 20 janvier 1938 à minuit.
Quel paradoxe de l’histoire! La culture polonaise de toute la famille suisse de Regamey en Russie était liée surtout aux mariages successifs avec des Polonaises, et c’est ce seul lieu qui causera la peine capitale de Constantin Rodolphovitch Regamey.

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Un Coin paisible.

Après son retour de Taganrog, Constantin Rodolphovitch s’est marié à Kiev une deuxième fois. Il avait épousé en second mariage son élève Natalia Alexandrovna, d’origine comme lui de Żmierynka. Elle était plus jeune que lui de 22 ans. De ce deuxième mariage est née une fille unique, Svietłana Konstantinovna Regamey, demi-sœur de notre Constantin Regamey à Lausanne. En 1943, Swietłana a déménagé à Moscou et ainsi est devenue moscovite pour toujours. C’est elle qui a demandé et finalement reçu la réhabilitation pénale posthume de Constantin Casimir Rodolphovitch, son père bien-aimé. Il n’a eu que des honneurs posthumes, mais sa réhabilitation officielle a soulagé toute la famille.
Nicole Loutant-Charbon mentionne différentes suppositions de Constantin Regamey fils sur la mort de son père qu’il n’avait pas revu depuis 1919: «son père avait été condamné à dix ans de camp», il «était décédé d’une maladie cardiaque, toujours dans le même camp» et finalement «la mort de son père [était] survenue en 1941». On sait aujourd’hui qu’elles sont erronées.
Les relations entre le père et son fils lointain étaient restreintes, mais toujours très cordiales. «Ce dernier [le père] s’était toujours intéressé à l’œuvre de composition de son fils. Lui aussi était compositeur, leurs noms et prénoms étaient identiques. Aussi Constantin Regamey fils, lorsqu’il fit publier son Étude pour piano, demanda à son père s’il désirait que le nom soit changé, afin d’éviter toute confusion. Or son père lui répondit: ‹je n’ai pas réussi à me faire un nom, je suis trop vieux pour réussir, et je serais très heureux que ces mêmes noms et prénoms deviennent un jour célèbres dans le monde entier›. Ce fut en quelque sorte son testament – ajoute en conclusion Nicole Loutant-Charbon – que son fils s’efforcera de réaliser.» Et dans sa carrière de compositeur et de professeur universitaire, il accomplira pleinement sa tâche.

Jerzy Stankiewicz
...est musicologue polonais, auteur de la première biographie de Constantin Regamey père, publiée dans l’Encyclopédie de Musique (Editions PWM, Cracovie 2007).

  • Anne-Françoise Schmid am 24.08.17 - 14:22

    Constantin Regamey à Lausanne

    Magnifique! A Lausanne, j'ai connu Constantin Regamey par mon père, professeur de latin à l'université de Lausanne


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