Connaissances générales 
Un voyage pour la vie

Un voyage pour la vie

Jean-Luc Hottinger, 29.03.2018

Quand un professeur de piano enseigne un morceau, il devrait pouvoir situer l’œuvre dans son contexte historique, géographique et artistique, dans le but d’inspirer l’élève dans son interprétation, cela pour rendre plus vivante la pièce.

C’est un voyage dans le temps, pour essayer de voir comment les gens vivaient à ce moment, s’imprégner de la sensibilité qui entourait la pièce. Un enseignant doit avoir des bases en organologie, histoire, art visuel et littérature. En développant ces connaissances «extra-musicales», son travail en deviendra plus attrayant.

Organologie
Bach qui maîtrisait tous les instruments à clavier de son temps était plus connu comme virtuose de l’orgue que comme compositeur! Il avait chez lui un clavicorde dont il jouait et qu’il chérissait pour ses qualités expressives. Face à ses compositions pour le clavier, nous devons nous demander si l’œuvre est plus pensée pour l’orgue, le clavecin ou le clavicorde, cela influencera notre travail sur le son.
A l’époque de Haydn et Mozart, les pianos n’avaient pas de pédales telles que nous les connaissons. Pour cette raison, il est très important d’attacher beaucoup d’attention à la durée des notes de la main gauche et à la manière de les jouer.
Prenons le début de la Fantaisie en ré mineur de Mozart. Il est bien de tenir les notes de la main gauche, nous aurons un effet de résonance, il sera même plus subtil que si nous utilisons la pédale de droite d’un piano moderne.
Si nous voulons donner vie à la main droite du début de l’Adagio, il nous faut chanter la mélodie en essayant de nous mettre dans la situation psychologique d’un personnage d’opéra de Mozart. Le style de cette époque exige une grande richesse dans l’articulation.
Comparons deux grands compositeurs de l’époque romantique : Chopin et Liszt chacun étant lié à un différent facteur de pianos parisien. Chopin est associé à Pleyel, les pianos ont des marteaux en cuir et un échappement simple, piano à la sonorité plus intime. Liszt au contraire travaille avec Erard pour obtenir des pianos plus puissant, les marteaux sont en feutre et nous avons enfin le double échappement. Ces deux grands musiciens différaient par leur caractère, leur manière de s’exprimer et vivre leur art. Chopin n’est pas intéressé à donner des concerts, il jouera au maximum pour 50 personnes. Il a bien conscience de son génie, la scène l’indiffère, préfère improviser dans un salon parisien pour les plus brillants esprits et artistes du moment. Il laissera des souvenirs impérissables comme improvisateur et donnera des leçons aux personnes de la haute société pour vivre.
Par contre Liszt est une bête de scène, pour lui l’écoute de Paganini a été un électrochoc. Il créera lui-même son pacte, comme Faust avec le Diable, il travaillera son clavier d’arrache-pied. Liszt a créé le récital moderne. Il électrise son public: a un statut de rock star. Tandis que Liszt se dirigera vers une approche orchestrale du piano, Chopin à travers ses études op. 10 et 25, va révolutionner la technique de l’instrument.
En 1812, John Field compose son premier Nocturne. Par son génie, Chopin mettra ses lettres de noblesse à ce nouveau genre, il sait mettre à bon escient les possibilités qu’offre la pédale de droite. Que de chemin parcouru entre le début de la sonate facile en do majeur de Mozart avec ses basses d’Alberti et le nouvel accompagnement qui crée la magie du piano romantique (l’accord à la main gauche est écrit de manière ouverte, basse-quinte-dixième). Chopin sait tout de suite nous faire entrer dans le monde du Bel Canto, qu’il chérissait tant. Cette manière de faire «chanter» l’instrument sera utilisée par les grands compositeurs romantiques pour piano, Liszt, Schumann et Rachmaninov par exemple.

Histoire
Comment ne pas penser à l’accord du début du premier Scherzo op.20 en si mineur de Chopin, qui nous prend à la gorge, cri de désespoir? Nous n’avons pas encore de repère tonal. Ce n’est ni une tonique ni une dominante. C’est en jouant le deuxième accord que nous allons comprendre la logique du passage II-V7-I. Le compositeur qui vient de quitter son pays pour rechercher la gloire comme créateur d’opéra apprend par ses amis que les Russes ont maté la rébellion polonaise (septembre 1831). Chopin ne reviendra plus dans sa patrie. Le thème de la partie du milieu est un chant de Noël polonais, ce qui confirme le lien fort de cette pièce avec son pays natal.
L’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand, héritier du trône austro-hongrois provoqua un changement géopolitique majeur dont les conséquences se ressentent encore aujourd’hui, fin de certains Empires (austro-hongrois, Prusse), émergence de la révolution russe (1917). Comment ne pas faire un parallélisme avec le travail de Schönberg qui le mène au dodécaphonisme (1921), destruction d’un millénaire d’évolution tonale, recherche de socialisme sonore?

Arts visuels
Pour la publication de l’Album pour la jeunesse op. 68, Schumann demande au peintre Adrian Ludwig Richter (1803-1884) d’illustrer le frontispice de la première édition. Nous pouvons reconnaître dans les détails différentes pièces du recueil. Le peintre montre bien l’ambiance chaleureuse, affectueuse auquel Schumann pensait.

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En 1920, Eugénie Schumann écrit ses mémoires. Voici ce qu’elle dit à propos d’une leçon qu’elle a eu avec Clara sur Wilder Reiter, le chevalier farouche : «je me souviens des sforzati, que je jouais sans signification et que ma mère trouvait ‹anémiques›. ‹Quand un cavalier casse-cou galope à travers la chambre, il heurte son cheval de bois contre les chaises et les tables›. Soudain non seulement je pouvais jouer ces sforzati, mais l’idée de ces sforzati, la soudaineté avec laquelle ils apparaissaient entre deux notes moins importantes, devenait ainsi et pour tout le morceau clair, facile à exécuter».1
Ces sforzandi peuvent évoquer à certains enfants plus âgés une émotion plus violente. Nous pourrions évoquer une histoire plus palpitante «un chevalier dans le crépuscule porteur d’une nouvelle importante confronté à un violent orage».
Prenons un des préludes du premier volume (1909-1910) de Debussy. La signification de «... Voiles» peut avoir deux significations différentes. Soit «de mystérieuses voiles enveloppant de palpitantes formes féminines...» ou «des bateaux à voiles amarrés à un point fixe».2 Si nous prenons la deuxième option, un tableau de Paul Signac (1863-1935) s’impose: Concarneau, Calme du soir (1891). Debussy et le peintre utilisent de nouvelles techniques de création. Gamme en ton entier pour le compositeur et pointillisme pour le peintre. L’utilisation d’une pédale de si bémol renforce l’impression de fixité des bateaux.

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L’inspiration peut venir de manière surprenante. Elle peut même permettre une compréhension de certaines pièces contemporaines.
Quand Georges Kurtag (né en 1926) compositeur hongrois, commence sa série Játékok (Jeux) dans les années 70, un événement exceptionnel s’est produit: en 1969, l’homme est allé sur la lune.
Dans cette pièce «Flowers we are» d’une extrême concision, je ressens fortement la perte de notion de force de gravité terrestre. J’ai l’impression d’être dans l’espace. Un autre sentiment de timing entre les phrases s’installe.

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 Dans la deuxième pièce de Kurtag «... Flowers also the stars...», le mobile de Calder (1898-1976) convient bien à évoquer l’effet spatial voulu par la musique. Nous avons toujours une appogiature qui se repose sur une note plus longue (les feuilles noires et rouges). Le mouvement très subtil du mobile nous rend attentifs à l’espace-temps entre les longues notes.

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Littérature
Liszt a composé ses magnifiques Années de pèlerinage avec des références littéraires comme «Après une lecture du Dante» (Divine comédie de Dante) ou ses «Trois sonnets de Pétrarque».
Nous savons que Schumann a hésité à devenir un écrivain dans sa jeunesse, mais il a gardé une grande sensibilité à la littérature. Par ses lectures de deux écrivains romantiques que sont Hoffmann et Jean-Paul, Schumann donna naissance à deux personnages clés de son univers musical: Florestan (l’extraverti) et Eusebius (l’introverti) qui sont une source d’inspiration pour l’interprète.
Pour des élèves moins avancéės, nous pourrions simplement faire une comparaison entre un menuet de Mozart et le début de certaines fables de Jean de La Fontaine, par exemple «Le corbeau et le renard». Dans les deux cas, il y a un souci d’architecture, d’équilibre et de symétrie qui sont des éléments caractéristiques du style classique.
A travers ces exemples, nous voyons que le professeur peut introduire des éléments extérieurs à la composition pour faire «vivre» la pièce qu’il enseigne.
Cette approche interdisciplinaire est enrichissante pour l’élève.

Notes
1. Neil Rutman,Stories, Images, and Magic from the Piano Literature, Torchflame Books, 2015, p.149
2. E. Robert Schmitz, The piano works of Claude Debussy, Duell, Sloan & Pearce, Inc., 1950, p.133
 


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