La musique champêtre existe-t-elle? 
Ouvriers des villes et des campagnes

Ouvriers des villes et des campagnes

Thomas Meyer - traduction: Jean-Damien Humair, 22.01.2020

Quand le citadin sortait des murs, était-il alors directement à la campagne? Et que rencontrait-il, une nature idyllique ou le travail pénible de paysans en bois massif?

Vu récemment au « Römerholz » de Winterthour, un tableau relativement petit, parsemé de points blancs, des flocons de neige dans un hiver rural. Les gens sont dehors, vaquent à leurs occupations, parlent, jouent, travaillent. Ce n’est pas un lieu idyllique ni une scène du quotidien. A l’extrême gauche, dans un coin, on ne la voit pas tout de suite, se trouve Marie et l’enfant ainsi que les trois Rois mages. L’événement biblique est complètement noyé dans la vie. Il n’y a pas la douceur de Noël ni sa splendeur, et on sent l’étonnement des rois que l’étoile a conduits jusqu’ici, dans une dure réalité.

Cette contradiction est centrale, et elle a dû également fasciner son auteur à cette époque, en 1563, Pieter Bruegel l’Ancien, ce peintre qui fut l’un des premiers à dépeindre la vie à la campagne sans aucune fioriture. C’était un observateur. Celui qu’on appelait aussi Bruegel le paysan a d’abord vécu à Anvers, puis à Bruxelles. Il était citadin et sa clientèle était urbaine. A quelle fréquence se rendait-il au village ? A-t-il vraiment observé un froid hivernal ? L’a-t-il documenté méticuleusement ou l’a-t-il adapté pour les citadins ?

La relation entre ville et campagne est multiple, du moins souvent mal comprise, surtout quand il s’agit de musique. Béla Bartók parlait de « chants paysans » et il en incorporait des éléments dans ses œuvres. Il leur avait fait chanter leurs chansons, puis avait transformé celles-ci en art. Mais à quel point ces chants étaient-ils vraiment « paysans » ?

La musique paysanne suisse serait quant à elle une musique pour les paysans, pas une musique créée par eux, selon Dieter Ringli* : « la capacité à créer de la musique était difficilement compatible avec l’élevage ». Les musiciens comme le violoniste noir étaient des professionnels itinérants, pas toujours tout à fait fiables. A l’époque de Bruegel, ils jouaient probablement également dans les villes ou pour un seigneur du coin.

Généralement, les musicologues soulignent que la ruralité de la musique populaire est un mythe qu’il faut remettre en question. Les musiciens ne se sont mis à porter des costumes traditionnels que pour plaire aux citadins branchés. Et leurs premiers enregistrements en studio ont eu lieu à Zurich, voire à Paris, pas dans un chalet d’alpage. Mais le contraste entre ville et campagne a souvent été instrumentalisé, probablement déjà à l’époque où il s’agissait de former un nouvel Etat et de créer un équilibre entre les cantons urbains et les cantons ruraux. La Défense spirituelle d’avant 1945 mettait l’accent sur le rural pour le bien de la bataille des cultures, notamment dans le cinéma suisse, puis plus tard au service du tourisme. Ceux qui décrivaient la campagne sans complaisance, comme Hans Trommer en 1941 dans son Roméo et Juliette au village, n’étaient pas appréciés. On se faisait en ville une image de la campagne que l’on créait un peu comme sa propre image.

On peut donc se demander si à un moment donné, la vie à la campagne a bien été représentée : dans les chansons où le chevalier s’adresse à une paysanne sur son chemin ; dans l’amour des bergers et bergères arcadiens des premiers opéras ; dans les orages suivis du retour du soleil dans de nombreuses pièces pour orgue et orchestre (y compris la Pastorale) ; dans les paysages des compositeurs anglais.

Et même si des festivals de musique d’avant-garde se mettent aujourd’hui en scène dans la campagne, ils cherchentl’harmonie avec la nature plutôt qu'avec le travail dans la nature. Il ne s’agit pas de faire de l’agriculture. Est-ce qu’un Bruegel du 19e siècle aurait pu peindre des travailleuses fumant dans une fabrique de cigarettes sans qu’elles soient folkloriques ? Et que dire aujourd’hui des ouvriers saisonniers polonais dans nos champs d’asperges ? La musique ne s’occupe pas du travail à la campagne. La musique champêtre n’a que peu à voir avec la nature. Car la musique, qui tend à nous faire nous évader, ne comprend pas grand-chose au travail et à la sueur.

Une musique campagnarde serait donc un art de jardin pour les habitants des banlieues. Et pour être honnête, bien que ma table de travail soit à peine à deux cent mètres de la ferme la plus proche et qu’il y flotte parfois une odeur de poule et de cochon, je pressens que je n’ai jamais vraiment compris la vie à la campagne.

*

Dieter Ringli: Neues von damals, dans: Dieter Ringli/Johannes Rühl: Die neue Volksmusik. Siebzehn Gespräche und eine Spurensuche, Chronos, Zürich 2015, S. 15


Dieter Ringli: Schweizer Volksmusik. Von den Anfängen um 1800 bis zur Gegenwart, Mülirad-Verlag, Altdorf 2006
 


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