Une petite fantaisie 
J’aimerais être Gil Pender

J’aimerais être Gil Pender

Thomas Meyer / Traduction : Jean-Damien Humair, 01.09.2021

On les rencontre régulièrement sur les vieilles photos, ces hommes et ces femmes, souriants, mais sans nom. Inconnu, ou NN, dit généralement la légende. Qui sont-ils, qui sont-elles ?

Viens par ici, nous allons prendre une photo de tout le monde. En souvenir ! Oui, bien sûr, toi aussi. Tous ceux qui étaient là aujourd’hui doivent être sur la photo.

Me voilà donc sur la photo, au milieu du groupe autour de Ravel, en 1930 après son concert à Biarritz. Le violoniste Jacques Thibaud et la chanteuse Madeleine Grey sont là également. Et moi. Mon nom, toutefois, a été oublié. Quand le photographe a trié plus tard ses archives, il ne s’en souvenait plus. Pas étonnant, puisque que nous n’ayons pas été présentés l’un à l’autre. Je n’étais venu que pour l’apéritif, et je me suis retrouvé dans le groupe. Moi, l’inconnu ou l’inconnue des vieilles photos.

Vous me verrez souvent, et souvent personne ne sait plus qui je suis. Comme cette jeune femme entre Ernest Hemingway et Sylvia Beach ? Comment s’appelle-t-elle ? Adriana ? Je ne sais pas, mais elle semble apprécier la situation. Parce qu’elle y était elle aussi. On peut imaginer que quelque part, une arrière-grand-mère montre la photo du journal à ses descendants et dise : « C’était moi à l’époque, avec Ernest et Sylvia. Nous venions juste de sortir du café. » Et pourquoi ton nom n’est pas mentionné ? demandent les petits-enfants. « Ils ne me connaissaient que par mon prénom, peut-être par mon nom de jeune fille. Et puis je suis retournée en province, je me suis mariée… Oh, vous savez, les enfants, j’ai vite compris que ce n’était pas une vie pour moi. Ils ne me prenaient pas vraiment au sérieux. »

Et qui est là, marchant dans les rues aux côtés de Yoko et John lors de la manifestation pour la paix, la jeune femme devant, l’homme derrière, tous deux regardent l’objectif, l’air de dire : non seulement nous étions à la manifestation, mais nous y étions avec John et Yoko. Que serait un tel événement sans les personnages secondaires que personne – ou presque – ne connaît, mais qui étaient pourtant présents ? Et si les deux célébrités avaient manifesté seules, héroïques, solitaires ? L’impact n’aurait pas été le même. Elles ont besoin des personnages secondaires. Même si la caméra était là pour elles, bien entendu.

Et puis il y a toutes les beautés, féminines, masculines, lors des fêtes, des réceptions et des inaugurations. On les remarque, ils plaisent, puis ils tombent dans l’oubli. J’y étais aussi, peuvent-ils dire encore. Mais rien de plus : c’était il y a longtemps et on ne peut plus vérifier. Quiconque s’est déjà trouvé dans la ligne de mire du photographe lors d’un tel événement s’est posé la même question : est-ce qu’il sait qui je suis ? Que sait-il de moi ?

Mais que personne ne dise que nous faisons mauvaise figure sur les photos. Ceux dont nous connaissons les noms ont-ils vraiment plus de charisme ? Absolument pas. L’aura que l’on aime attribuer aux artistes dans les portraits est en grande partie due à la magie de la photographie. Lorsque Henri Cartier-Bresson publie une magnifique série de portraits d’artistes dans le magazine Du en 1961, il y mêle aussi quelques inconnus, un vigneron par exemple. Ces anonymes sont entourés d’une même singularité. Ils sont là aussi.

Qui sont donc les inconnus des photos : des passants, des jeunes prometteurs qui ont toutefois disparu dans l’oubli, des visites, des amours de passage, des aventures d’un soir ? Des journalistes culturels dont les initiales sont restées indéchiffrables ? Un mécène anonyme ? Et on se demande involontairement : sont-ils encore en vie ou sont-ils morts ?

Ou s’agit-il d’une visite d’un autre temps : Gil Pender, le personnage du film de Woody Allen qui se promène dans Paris à minuit et rencontre tous ceux que nous aimerions y croiser : Picasso, Hemingway, Gertrude Stein, Eliot, Dalí, les Fitzgerald et Cole Porter. Gil, nostalgique de cette période, tombe amoureux d’Adriana, qui disparaît à son tour dans la Belle Epoque idéalisée. Gil, l’inconnu, le jeune écrivain plein d’espoir à qui Gertrude Stein donne quelques précieux conseils. Il était là. Il y a peut-être une photo de lui quelque part.

Il inspire même à Luis Buñuel, d’abord interloqué, l’idée centrale du film L’Ange exterminateur. Alors peut-être que nous aussi, les inconnus des photos, avons donné un conseil crucial, apporté une pensée utile : cher Maurice, toi qui aimes tant la musique basque et le jazz, as-tu jamais pensé à combiner les deux en un seul morceau ? Le genre d’idée qui étonne, voire amuse tout le monde, et qui ne semble rien déclencher a priori. Plus tard cependant, quand Ravel se penchera à nouveau sur son Concerto pour piano, il mettra cette idée en pratique. Et peut-être ne se rappellera-t-il même pas exactement d’où elle lui est venue. Il y avait cette jeune femme à Biarritz. Comment s’appelait-elle déjà ?
Alors, que pourraient nous dire ces seconds rôles sur Maurice, Jacques et Madeleine, sur Ernest et Sylvia, sur John et Yoko ? Et sur le Pays basque et le Paris de cette époque ? Je m’identifie volontiers à ces personnages secondaires parce que cela m’éviterait d’être accaparé par une personnalité, je serais libre et vivrais avec mon temps. Peut-être un peu différemment de ce qui a toujours été raconté, parce que je l’aurais vraiment vécu de près, mais je n’aurais pas à me mettre en valeur en retouchant l’histoire.

Je pourrais raconter par exemple que Ravel, affable comme toujours, satisfait du concert, fumait cigarette sur cigarette. Thibaud montrait son Stradivarius et Madeleine souhaitait qu’on lui écrive de nouvelles chansons… Mais peut-être bien que les discussions étaient tout autres. Peut-être ne parlait-on pas du tout de musique. En tout cas, je pourrais l’observer de près parce que moi, insignifiant entre des personnes importantes, je ne serais pas remarqué. Moi, l’inconnu des vieilles photos, un rêve du passé, un fantasme d’un présent disparu qui réapparaît sans cesse…

Ça s’est produit hier encore. Nous étions assis dans le jardin, à prendre l’apéritif : prosecco, olives et grissini, lui et elle, elle et lui, tout le monde était là. Et moi. Qui suis-je ? Et puis quelqu’un a pris une photo. Cheese !
 


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